Billets tagués ‘Amérique’

2008/05/23 03:28

“Québécois d’origine canadienne-française”

Je n’ai pas encore lu le rapport. Mais je me suis tapé la couverture (le cirque?) médiatique pas mal toute la journée et ma première impression est qu’en tout point les commissaires semblent avoir tranché à peu près exactement là où je l’aurais fait… chapeau!

Il y a beaucoup à dire sur plusieurs points et j’y viendrai éventuellement, mais la chose principale que je retiens aujourd’hui, et je crois que c’est un changement assez majeur dans les paramètres qui définissent la discussion identitaire québécoise (du moins, c’en est un qui me plait), c’est la soudaine légitimité de l’expression “d’origine canadienne-française“. Il semble que le rapport propose cette formulation pour remplacer l’expression “de souche“…

M. Bouchard explique:

Personnellement, je n’avais pas vraiment de problème avec l’expression “de souche”… il faut bien que les choses aient des noms, sinon on ne s’en sort plus. Mais j’achète. Et même, je dois confesser que l’idée de rendre légitime l’expression “d’origine canadienne-française” pour remplacer de l’expression “de souche” lorsqu’il s’agit de nommer qui nous sommes, vient justement libérer/nourrir une des charges émotives identitaires principales derrière Le Petit Émerillon.

Vous aurez compris que votre humble serviteur souffre de la dichotomie entre la fierté (et le sens du devoir) qu’il ressent envers des ancêtres qui se sont littéralement battus pour qu’une “nation canadienne” de langue française fière et debout puisse exister en Amérique et un projet d’actualisation, la “nation québécoise”, fondé sur le dénigrement de leurs valeurs et le rejet même du nom et des symboles qu’ils se sont donnés depuis l’aube de leur existence collective.

En tant que descendant d’un clan franco-ontarien “tissé serré” de la paroisse Saint-Charles d’Ottawa qui m’a transmit de fortes valeurs de survivance et de fierté francophone canadienne, je me sentais moi-même souvent exclus de cette “nation québécoise” qui ne m’acceptait que si je taisais le nom de mes ancêtres et acceptais cette fiction qu’ils étaient “québécois” et que l’Histoire de leur combat et leurs sacrifices était celle de la “nation québécoise”.

Il m’était permis de discuter de ces choses, mais seulement en faisant très, très attention au contexte dans lequel je me permettais d’attacher les mots “canadien” et “canadien-français” à ma propre personne, sous peine de remise en question de ma légitimité en tant que bon “québécois” ou pire de me faire taxer de colonisé arriéré. (j’en connais dans ma famille que ce tabou a irrité au point d’en faire des fédéralistes enragés)

Aujourd’hui, je me sens comme un homosexuel qui s’apperçoit que, tout à coup, le monde a enfin assez évolué pour qu’il se permette de faire son coming out.

Donc… ahem…

Je suis canadien-français (et j’en suis fier)!

Je ne suis pas moins québécois

Je suis un Québécois d’origine canadienne-française.

Dans mon cas particulier, d’origine très canadienne-française.

Fiou… je me sens déjà plus libre.

Mais voilà, je comprends très bien la menace que les tenants du projet souverainiste voient à ce “retour en arrière”… Étant donné que leur projet d’épanouissement national implique une “séparation” du “Canada”, le succès de ce projet dépend, croient-ils, de la création d’une “identité” proprement “québécoise” qui rejette catégoriquement toute parcelle de canadienneté dans ses constructions symboliques.

Parce que sitôt que l’on admet que “nous étions canadiens”…

Comme dit Durivage: On s’en sortira jamais.

Vous savez les amis, moi, la souveraineté, je ne suis pas contre. Comme je l’ai souvent dit, j’appuie toute initiative qui donne plus d’autonomie au seul état pleinement sous le contrôle de la nation francophone d’Amérique canadienne-française, incluant la souveraineté nationale de cet état. C’est juste que je vois plein de trucs qu’on pourrait faire pour aider à la consolidation et à l’épanouissement de cette nation qu’on ne s’entend déjà pas pour faire et je ne vois pas en quoi on va s’entendre davantage entre nous le lendemain d’une souveraineté du Québec.

Et puis pour moi, le Québec, c’est un état, ce n’est pas ma nation.

Ma nation à moi, celle que mes ancêtres ont bâtie, contre vents et marée… et glace… et bayonette anglaise… celle qui crie son droit d’exister depuis quatre siècles… celle dont il est question dans les chansons que l’on chante encore dans les soirées du jour de l’an par chez nous, c’est la nation canadienne (française). C’est à cette nation là que je souhaite donner un état souverain.

La feuille d'érable - La bonne chanson

J’vous l’jure les amis. Si les souverainistes/nationalistes réussissait à re-fonder leur projet dans l’autre sens… en disant que la “province of Quebec” est un nom qui nous a été imposé pour nous priver de notre sentiment d’identité nationale et nous marginaliser, voire nous ghettoiser, autour de notre ville fondatrice, que l’on rejette donc l’appellation de québécois, que la nation canadienne-française est LA nation canadienne originale et qu’un Canada qui ne fait pas une juste place à sa nation fondatrice… et je ne parle pas ici de “bilinguisme officiel”, mais d’un statut spécial et privilégié accordé à la langue française partout au Canada et d’une reconnaissance (lire statut spécial et privilégié) du rôle que joue l’état québécois en tant que patrie principale de la langue et de la culture de cette nation fondatrice et essentielle au caractère français de l’Amérique… sans cette reconnaissance donc, la nation canadienne-française considérera que le Canada est un échec et sortira la province of Quebec de la fédération pour créer la République libre du Canada-français (Le vrai Canada; les autres c’est la fédération du Canada anglophone, dira le borné) et s’occuper elle-même de son destin. Vous faites ce que vous voulez, ROC, mais nous on fonde notre propre état libre et on rapatrie tous nos symboles… NOTRE langue… NOTRE feuille d’érable… NOTRE castor… NOS rocheuses… Euh… oups!… Ok, j’pense que j’me trompe de disque là, là…

Je sais, je rêve en couleur… j’en fume du bon… mais je maintiens que pour qu’un projet qui vise à consolider l’avenir de cette nation francophone nord-américaine soit vraiment porteur, rassembleur et capable de se projeter sainement vers de meilleurs lendemains, il ne peut pas être fondé sur l’opposition et le dénigrement de la canadienneté francophone mais qu’il doit plutôt l’embrasser; que l’une des raisons principales de l’échec du projet souverainiste est inscrite dans cette tentative par la “nation québécoise” de s’affranchir de sa propre canadienneté identitaire. Et qu’un projet souverainiste/nationaliste qui se fait sur les lignes identitaires que j’ai décrites est la meilleure voie pour obtenir l’appui de 85+% des francophones de tout le pays. Au mieux, du point de vue souverainiste, ça donne une souveraineté claire, sereine et inexorable, au pire, la reconnaissance demandée à l’intérieur du pays qu’on a fondé. Mais ça aussi, mes ancêtres en seraient fiers.

Encore une fois, je sais… j’en fume du bon.

Mais tant qu’à me faire comparer à Elvis Gratton

Think big, ’sti!


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2008/05/15 19:07

Une pensée comme ça…

bataille des plaines d'abraham

Je me tape un doc à PBS sur les “French-Indian Wars” que nous on appelle généralent “La conquête”… mais qui pour eux, est seulement le prologue de la révolution qui donne naissance à leur nation.

Une pensée me vient à l’esprit.

Mettons que nous avions gagné… disons que les Anglais nous avaient pas envahis…

Aujourd’hui, ne serions nous pas encore une colonie de la France administré de Paris. Serions nous plus “indépendants”.

Quelle sorte de “nation” cela ferait-il de nous?

Comme je dis, une pensée comme ça.


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2008/02/06 19:30

L’art de dire n’importe quoi

…et notre champion national en la matière.

M. Martineau se fie aux clichés de son esprit plutôt que de regarder les résultats. (Et cela de quelqu’un qui commença sa carrière en dénonçant l’anti-américanisme)

Les plus fortes majorités d’Obama sont justement dans les états du Sud et du Mid-West.

Mark Ambinder:

Obama won supermajorites in Alaska (75%), Kansas (74%), Colorado (68%), Minnesota (68%) and in the primary state of Georgia (68%). Obama’s margin of victory in Illinois was proportionately larger than Clinton’s margin in New York — more than enough to give him some extra delegates.

Bon. D’accord, les plus fortes majorité démocrates au monde ne donneront pas grand chose dans le “Vieux Sud” qui est maintenant un chateau-fort républicain (loyal à Huckabee et hostile à McCain), mais le Mid-West sera très compétitif et même favorable à Obama s’il est le candidat. Et surtout contre McCain, qui n’arrive qu’à se faire aimer des Républicains habitant dans les chateaux-forts démocrates.

Quand à savoir si l’Amérique “est prète”… plus personne ne se pose la question….

Quand un candidat noir obtient trois quart des Démocrates au Kansas, c’est une réponse en soit.


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2007/12/07 14:31

Changement de cap… ou note concernant la présence de l’anglais dans ce blogue

Je m’apperçois que je commence à publier de plus en plus de liens vers des trucs anglophones… Et cela trahit quelque peu la « mission » originale que j’ai voulu donner à ce blogue. Je suis surtout sensible au fait que cela cadre mal aux yeux de certains avec l’image de promotion et de valorisation du français en Amérique que se donne Le Petit Émerillon.

Il faut comprendre que je suis 100% francophone, mais je suis aussi 99,7% anglophone.

J’ai ouvert ce blogue, il y a plus de trois mois, en grande partie parce qu’après m’être amusé à exposer sur Internet la partie anglophone de mon esprit pendant un bon moment, mon coté francophone commencait à s’agiter de plus en plus… Il avait lui aussi plein de choses à dire (surtout avec les récents changements de paradygmes au niveau de la politique canadienne et québécoise) et il n’avait pas envie de les dire en anglais… surtout que la minuscule quantité de lecteurs qui visitait mon site (surtout des filles, rencontrées sur MySpace, du Canada, des U.S.A. et d’ailleurs qui aimaient ce que j’avais à dire sur les femmes… et moi de répondre à la demande) n’avait ni le contexte pour comprendre ce que j’avais à dire là-dessus, ni l’intérêt.

J’ai donc démarré ce blogue au départ avec l’intention de le réserver exclusivement à mes “réflexions sur l’état de cette nation francophone d’Amérique à laquelle j’appartiens” tout en continuant à déverser le reste de mon esprit dans mon blogue anglophone… Mais, vous savez, moi et la discipline personnelle… Pfff.

Trois mois plus tard, je me retrouve à administer un blogue francophone qui est lu et où participent une variété de gens aux idées diverses qui provoquent et stimulent ma réflexion et je suis complètement accro. (Je dois d’ailleurs me questionner sur le montant croissant de temps que cette activité est en train de me bouffer… A guy’s also gotta have a life at some point!)

Pendant ce temps, mon site anglophone amasse la poussière et le coté anglophone de mon esprit cherche des échapatoirs.

J’ai donc décidé d’officialiser un léger changement de cap pour Le Petit Émerillon. Disons qu’en plus de sa mission principale de promouvoir une identité francophone nord-américaine forte et de se pencher sur les débats de la société francophone, il se donne une sous-mission… Celle d’ouvrir aussi une fenêtre donnant dans l’univers anglophone qui nous entoure… un univers qu’il faut aussi apprendre à apprivoiser si nous voulons y tailler notre place habilement.

Je ne me gênerai donc plus pour vous parler de politique américaine et mettre des liens vers du matériel anglophone portant sur les aspects qui m’intéressent de la pensée anglo-saxonne mondiale (lire, surtout américaine) et son évolution.

[Note: Plus de profondeur sur ce "changement de cap" dans le prochain billet: Pourquoi "Le Petit Émerillon". J'ai décidé de morceller... ]


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2007/12/06 21:05

J’insiste

J’ai écrit plusieurs choses que je réservais pour cet espace-ci dans les commentaires d’un billet de Renart sur UHEC.

C’est parfois un peu tout croche… et certains points continueront d’être répétés (de façon plus éloquente, j’espère) ici dans des billets à venir (un jour)…

Mais plusieurs de mes idées sur l’avenir du français et sur le sempiternel débat sur la souveraineté s’y trouvent.

Allez y faire un tour.


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2007/11/02 14:45

Présence du Français: Agir d’une position de force

Ce billet est inspiré et fait suite à la discussion qui a lieu sur le blogue de Renart L’éveillé, dans un billet où il nous explique pourquoi il ne peut pas signer la lettre ouverte « Québécois dits “de souche” contre l’intolérance »

La polémique tourne autour du point trois de la lettre qui s’oppose à l’idée d’un test de Français pour l’obtention d’une citoyenneté québécoise.

Je tiens à dire que je supporte cette idée et que mes problèmes avec le projet de loi 196 se situent ailleurs. J’ai expliqué ma position ici et dans les commentaires du billet de Renart.

Je ne cherche plus à convaincre Renart de signer la lettre. (Je relis le point trois et je suis assez inconfortable avec le fait que j’y ai associé mon nom. Mais je l’ai fait pour l’ensemble du propos)

Sauf que la discussion m’a poussé à vouloir clarifier mes positions sur la question de la langue. Surtout après ces deux commentaires de Renart:

Dans le fond, tout ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas baisser les bras et j’ai l’impression que vous essayez de m’en convaincre…

Et:

encore, à vous lire, ça me donne une autre bonne raison d’être borné, juste pour faire contrepoids. Si la majorité des francophones se disent qu’il n’y a pas de problème, quand il y en aura un sérieux, il sera trop tard… J’ai même l’impression qu’il est déjà trop tard : pour la majorité, vouloir protéger le français est considéré comme raciste, xénophobe et intolérant. C’est comme ça que je me sens jugé de votre part.

Je livre ma réponse dans ce billet qui est écrit sous forme de lettre à Renart, mais qui se veut aussi une lettre ouverte à tous ceux qui ont la “défense” du Français à coeur.

———————————————

Renart,

Je suis loin de vouloir te convaincre de baisser les bras. Bien au contraire.

Contrairement à toi et à Eric, le concept de citoyenneté québécoise en est un auquel je réfléchis déjà depuis un bout de temps et qui me tenait à coeur bien avant qu’il soit question de ce projet de loi particulier. Ce concept fait partie de mes nombreuses idées de progression hyper-gradualiste pour l’épanouissement de notre nation vers une souveraineté de facto dont la reconnaissance formelle ne deviendra alors qu’une formalité. Ma démarche en critiquant certaines dispositions de la loi dans sa forme actuelle et en dénonçant le mauvais timing de sa présentation en est une qui vise à sauver ce concept de la surenchère politique actuelle qui risque de le stigmatiser pour de bon. C’est parce que je veux son succès que je souhaite qu’il soit retiré et repensé.

De plus, je tiens à dire que le rayonnement du Français en Amérique est la cause qui me tient le plus à coeur. C’est la motivation numéro un derrière mon blogue. Le conflit linguistique est le combat de toute une vie pour moi.

Je te dirais même qu’ayant grandi (depuis l’âge de 9 ans) dans Côte-Des-Neiges et N.D.G. (aux frontières du West Island) j’ai passé presque toute ma vie à vivre et à évoluer sur les lignes de front de ce conflit.

J’irais encore plus loin en te disant que mes racines franco-ontariennes font de la lutte pour le français quelque chose qui est inscrit dans mon sang. (Les Québécois se “sentent” minoritaires et menacés dans leur identité, mais vous ne savez pas vraiment ce que c’est que d’être vraiment minoritaires et de ressentir une volonté explicite et agressive d’assimilation de la part d’une culture dominante qui détient absolument TOUS les leviers du pouvoir)

Ma conscience de la dimension générationelle du conflit commence dès ma tendre enfance, alors que mon arrière grand-mère nous racontait comment, en 1918, elle et ses comparses ont renvoyé, poêle de fonte et rouleau-à-pâte à la main, l’inspecteur du gouvernement ontarien qui voulait s’assurer que l’enseignement ne soit pas dispensé “illégalement” en Français dans l’école de la paroisse.

À mon école secondaire (Saint-Luc) à quelques blocs de Montréal-West, là où commence le West-Island, où seulement 15% de la population étudiante était née au Canada (ce qui, dans ce coin de l’île, n’en fait pas tous des “de souche”) la question de l’avenir du Français en était une de tous les jours… de chaque instant.

Mon bilinguisme profond (je pense et rêve dans les deux langues) fait aussi de la lutte pour la prédominance du Français, un conflit qui se joue tous les jours au plus profond de mon âme.

Alors crois moi lorsque je te dis que j’ai le feu sacré lorsqu’il s’agit de me battre pour l’épanouissement du Français.

Et que je tiens autant (sinon plus) que toi à faire en sorte d’augmenter le poids du Français à Montréal comme partout ailleurs en Amérique où c’est possible. (Et il y a beaucoup à faire de ce côté.)

Mais, en effet, j’ai la prétention de croire que tout ce que j’ai énuméré plus tôt, mes origines, mon parcours, mes circonstances particulières… (combiné à un sens aiguisé de l’Histoire motivé d’abord par la question qui nous préoccupe)…me donnent une perspective et une profondeur d’analyse quand aux moyens qui sont propices à produire les meilleurs résultats ainsi qu’aux pièges à éviter dans cette entreprise.

Je ne prétends pas du tout posséder toutes les bonnes réponses, mais je suis convaincu d’avoir mis le doigt sur la bonne façon de se poser la question… que je formulerais comme suit: « Quels sont les moyens d’imposer le Français de façon à ce que ceux qui se le font imposer n’ai pas du tout l’impression de se le faire imposer et si possible qu’ils aient même l’impression de l’avoir demandé eux mêmes? » … Hmmm… je n’y avais jamais pensé comme ça avant, mais une autre façon de le dire serait que les meilleurs moyens à utiliser pour augmenter la présence du Français dans le “marché” linguistique sont ceux du néo-libéralisme tel que conçu par la gauche!

Bon. Je crois que je viens peut-être de me tirer dans le pied avec une partie de mon auditoire… Revenez! Je ne fais que de l’esprit.

Je reviens à mon propos.

Tu comprendras que mon approche consiste à trouver les moyens de maximiser les résultats tout en minimisant le plus possible (et c’est très important) le ressentiment de toute part. Car c’est là justement que se trouve le principal piège à éviter.

Aussi légitime que soit notre cause… Aussi sincère que soit notre approche… aussitôt que nous voyons poindre du ressentiment, du braquage de positions, etc… de l’autre côté, il faut à tout prix éviter de se laisser aller à notre propre ressentiment, tout justifié soit-il. Sinon on se retrouvent dans la situation que j’ai décrite plus tôt dans un autre commentaire où tout le monde a raison, plus personne ne bouge, la gangrène s’installe et plutôt que de s’approcher de notre objectif nous nous en éloignons, car il faudra nettoyer la gangrène avant de pouvoir à nouveau progresser.

Ah, mais pourquoi diable est-ce tout le temps nous et pas les autres qui devont rester sensible? et flexible? et gentil? et compréhensif? etc… etc…

Plusieurs raisons. D’abord, parce qu’en situation de braquage mutuel, la flexibilité nous donne l’avantage de pouvoir toujours redéfinir le terrain à notre avantage.

Mais surtout, parce que nous sommes les plus forts.

Le braquage de position est une stratégie utile (parfois nécessaire) seulement lorsqu’on est en position de faiblesse. Elle est très dangereuse et le plus souvent contre-productive lorsqu’utilisée d’une position de force, c’est-à-dire là où nous sommes en mesure d’imposer nos volontés à l’autre. Dès que nous nous trouvons dans cette situation, il faut être extrêmement habile et prudent. Celui qui, d’une position de force se braque et impose à l’autre partie ses volontés, se donne une victoire immédiate, mais illusoire et empoisonnée. Car il aura créé du ressentiment chez l’autre qui, s’il n’y est pas extrêmement sensible, reviendra lui exploser dans la figure et détruire les gains acquis. Le degré de noblesse et de justification légitime derrière l’initiative de la partie forte ne changera en rien le montant de ressentiment créé par son imposition. Pire, plus le sentiment de légitimité est fort, plus il court le risque de nous aveugler au ressentiment qu’il génère. (voir États-Unis d’Amérique)

Mais je sens déjà ta frustration… Nous ne sommes justement pas dans une position de force! Nous baignons dans une mer anglo-saxonne, collé à la capitale mondiale de l’hégémon marchand, globalisant et anglicisant qui domine notre ère, nous n’avons pas le choix que de nous braquer à un moment donné ou l’autre, te dis-tu.

En effet, c’est complexe. Il faut comprendre que notre situation particulière fait que nous avons les deux rôles et que la légitimité de notre cause (et surtout de notre ressentiment) fait qu’on tend à se mélanger de tactique selon la cible.

Du point de vue du citoyen non francophone, nous sommes les plus forts car nous avons entre nos mains l’instrument législatif. Il nous incombe alors, surtout lorsqu’on est sur le terrain sensible des questions identitaires, dont la langue fait partie, d’être ferme et catégorique dans l’élaboration de nos objectifs, mais infiniment sensible, flexible et surtout, agile dans les moyens qu’on utilise pour y arriver.

Alors, j’espère que tu comprends que ma critique n’est pas envers ton élan à vouloir défendre le Français. Bien que je préfère parler de promotion, de rayonnement et d’épanouissement que de “défense”, je suis avec toi à 100% là-dessus. Ma critique est seulement envers certaines tactiques que tu prônes pour y arriver et le fait que tu sembles laisser la légitimité de ton ressentiment guider ta stratégie et t’aveugler aux obstacles que ça produit sur le terrain. Tu tombes dans le piège du fort qui se braque.

Mon acharnement vient du fait que de mon point de vue, se braquer sur nos positions lorsque nous créons trop de ressentiment chez ceux sur qui nous avons la main haute, nous fait reculer au lieu d’avancer et rend les avancées futures encore plus difficile. Je m’acharne parce que je le perçois comme faisant du tord à la cause qui m’est la plus chère: La consolidation et l’épanouissement du fait Français en Amérique du Nord.

Qu’est-ce que je propose, alors, tu demandes?

Il n’y a pas de remède miracle, il faut multiplier les initiatives, mesurer sobrement les résultats, rester vigilants, encourager ce qui fonctionne, modifier ce qui produit du ressentiment de façon à le contourner ou mieux encore, à le détourner à notre avantage… insister sur ce qui rassemble, aplanir ce qui divise, toujours être prêt à modifier notre approche selon les circonstances et surtout, surtout ne jamais se braquer et dire que nous sommes intraitables (même lorsque nous le sommes) Il faut, en somme, agir comme une culture dominante consciente du pouvoir qu’elle détient et sensible au ressentiment inévitable qu’elle génère par le simple fait de sa dominance.

J’ai toujours cru que la culture francophone d’Amérique, grâce à ce double statut réel d’être à la fois culture dominante à un niveau de réalité et dominé à un autre, était l’une des mieux placées au monde pour vraiment bien comprendre ce jeu des cultures et qu’elle pourrait ainsi ainsi se tailler une place de choix dans l’étrange échiquier culturel que nous annonce le processus aplanissant de mondialisation économique et de démocratisation de l’information en cours aujourd’hui.

Mais pour cela, il faut qu’elle apprenne à apprivoiser son pouvoir réel et à l’utiliser habilement. Il faut qu’on arrête de penser et d’agir en dominé quand on joue sur le plan dominant.

J’irais même plus loin, ce n’est qu’en adoptant les stratégies d’une culture qui est en position de force (même lorsque nous ne le sommes pas vraiment) que nous réussirons à nous affranchir de ce qui reste de notre position de faiblesse réelle. Et être en position de force signifie ne pas se laisser aller à la peur (même lorsqu’il y a bonne raison) et comprendre que le dernier mot nous appartiens et que nous pouvons donc nous permettre d’être magnanimes pour arriver à nos fins.

Agir en dominant ne veut pas dire, par-contre, de répéter les erreurs des autres cultures dominantes. Je lève les yeux au ciel à chaque fois que j’entend un nationaliste dire quelque chose du genre: « Pourqoi on prendrait pas exemple sur le Canada Anglais? Eux se sont pas gênés pour nous imposer tel ou tel truc. Pourquoi nous on pourrait pas faire la même chose à l’intérieur de notre espace à nous? » Hé! Ho! Le nationaliste… toi, aujourd’hui, est-ce que tu ressens une loyauté quelconque envers le Canada Anglais? Non? C’est donc que ça pas vraiment marché leur affaire… Pis tu veux qu’on fasse la même chose? Trouvez l’erreur.

C’est vrai qu’au fond nous ne partageons pas exactement la même analyse des dangers et des solutions. Pour ma part, après avoir passé une vie à naviguer le cas de Montréal, je trouve que la situation ici est plus ou moins “sous contrôle.” Il faut rester vigilant et il y a beaucoup à faire pour accélérer la cadence… mais je crois sincèrement que nous sommes sur la bonne voie. Je suis beaucoup plus préoccupé par le sort du Français à l’extérieur de nos frontières et j’aimerais beaucoup convaincre mes concitoyens québécois qu’il nous appartient à nous de nous en occuper. Plus le Français rayonne ailleurs en Amérique, plus il sera en sécurité ici.

En terminant, j’espère que tu auras compris que je ne suis pas de ceux qui prétendent simplement que tout va bien et qu’on a qu’à laisser les choses aller d’elle-même. Que mon but n’est pas de te faire baisser les bras, mais seulement de te faire changer de perspective dans ton analyse et de stratégie pour atteindre les buts que nous partageons.

Quand au fait qu’on te fait sentir comme un xénophobe raciste à chaque fois que tu parles de défendre ta culture…

Welcome to the wonderful world of dominant cultures, my friend. Get used to it, we just can’t win on that one. It’s best to just be gracious about it. After all, we are on top.


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2007/10/26 22:25

Séjour américain

Bon. Je suis de retour.

Voilà une semaine que je vous néglige chers lecteurs et compatriotes blogueurs… désolé… plusieurs raisons expliquent ma baisse d’activité. Principalement, l’appel de la “vraie vie” et du travail qui ont grandement diminué le temps que j’ai pu allouer à mes activités blogosphériques, mais aussi un besoin de décrocher quelque peu et nourrir les autres côtés de ma personnalité dont le côté anglophone et américanophile… Je suis donc retourné frayer dans mes anciennes sources.

Parlant de d’ça, je vous reviens avec deux recommandations.

D’abord, la chronique de David Brooks du New York Times de ce matin. Il y parle de notre nouvelle tendance à sous-contracter des fonctions de nos cerveaux à la technologie… en tant que façon d’atteindre le nirvana! Il ironise, bien sûr.

Ensuite, Bloggingheads.tv, le rendez-vous des blogueurs d’élite et intellectuels américains, nous offrait cette semaine un diavlogue passionnant entre Robert Wright, auteur renommé et co-fondateur du site, et Will Wilkinson, auteur du blogue The Fly Bottle et analyste politique au Cato Institute, le principal think tank de la droite libertarienne aux États-Unis. Une discussion tout-à-fait enrichissante sur les tenants, aboutissants, variantes, subtilités et éventail de principes sous-jacents du mouvement libertarien. (Bon, ok, je sais que ça fait beaucoup de liens, le truc principal dont je parle est ici.)

Parlant de libertariens, les gars de South Park nous en livre un gros morceau ces temps-ci… Une trilogie épique dont le troisième épisode ne sera diffusé que la semaine prochaine. Attendez, je vous raconte… c’est trop bon.

Alors, les p’tits culs de South Park se retrouvent, par un processus trop long à vous expliquer [Is there even a word for leprechaun in French?], dans l’univers de l’imaginaire collectif… un monde peuplé de tous les personnages que l’humanité a imaginés depuis l’aube des temps, d’Anubis à Ronald McDonald. Sauf qu’à ce moment…
Téléchargez ce clip et vous allez comprendre.
Atention! Images graphiques! Amateurs de Ronald McDonald s’abstenir.

Le génie du gag nous est révélé quelques scènes plus tard dans ce clip.
Avis: Si vous ne téléchargez qu’un seul clip, je vous recommande celui-ci.

Aux adeptes de la technologie BitTorrent je vous recommande d’aller faire un tour du côté de chez MrTwig et télécharger les épisodes complets. (s11e10 et s11e11)

Bon. Ok. Ça fait trois recommandations.

Pendant ce temps, je n’ai porté qu’une attention distraite sur ce qui se passait ici. Je note que le PQ est en train de brûler une bonne idée avec son projet de loi sur la citoyenneté. En ira-t-il de même pour celui sur une constitution du Québec? J’en reparlerai lorsque j’aurai eu plus de temps pour m’y pencher. Tout ce que je peux dire pour l’instant, c’est que le PQ lance ces idées beaucoup trop vite, bien trop tôt. En plein milieu des audiences publiques de la commission Bouchard-Taylor, non mais tsé… C’est comme les Libéraux avec leur projet de loi sur la primauté de l’égalité des sexes… Hey! Wô les moteurs! On peut-tu attendre que la commission fasse son travail et que la poussière retombe un peu?

Bon je vous laisse, je dois aller me replonger dans notre sphère locale et lire ce que mes compatriotes ont eu à dire ces derniers temps.

Et j’ai un billet que j’ai promis et que j’ai commencé qu’il faudrait bien que je finisse un jour.


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2007/10/17 22:59

Suis-je « de droite? »

J’avoue que depuis que l’intrépide Capitaine Virgil a dit qu’il ne me croyais pas lorsque je dis que je suis « de droite, » (en fait, je ne crois pas que j’aie déjà dis ça comme ça, j’essaie toujours de nuancer) cela m’a un peu piqué et me pousse à vouloir polir mes « épaulettes » de droite afin qu’elles paraissent mieux.

Comme cela transparait dans le commentaire que je lui ai laissé.

Citation: [Est-ce prétentieux de se citer soi-même?]

Bien qu’élevé par des hippies granos [et] pionniers du genre, moi, à la fin des années 80, j’étais partisan et admirateur (je suis toujours admirateur) de Reagan, Bush (père), Thatcher, Mulroney et Bourassa… et j’étais branché sur un certain courant idéologique américain libertarien[, capitaliste] et vaguement anticlérical dont le meilleur représentant auquel je peux penser est l’économiste Milton Friedman. J’ai beaucoup cheminé depuis, je suis aujourd’hui plus partisan d’une certaine approche conservatrice que j’entends définir plus en détail au fil du temps, mais ces idéologies de droite demeurent mon point de départ.

Je parle souvent d’un cheminement conservateur… où d’une approche conservatrice… mais je n’explique pas souvent ce que je veux dire par là.

Avant de commencer à en parler plus en détail… chose que je ferai très, très sporadiquement au fil du temps, je vous livre deux des références principales qui sous-tendent ma pensée à ce niveau. (Ce sont loin d’êtres les seules)

Tout d’abord, si je me réclame d’une tendance conservatrice, c’est celle du conservatisme burkeien. Edmund Burke (entrée beaucoup plus détaillée en Anglais) est un homme politique et philosophe irlandais du 18e siècle, à l’époque des révolutions américaines et française et est souvent considéré comme le père du conservatisme anglo-américain.

Voici une citation de lui que j’ai trouvée sur wikipé français:

Les bonnes manières sont plus importantes que les lois et c’est d’elles que les lois dépendent en grande partie

…Je ne peux m’empêcher de penser à une petite conversation que j’ai eue récemment sur UHEC.

Voici aussi deux billets d’Andrew Sullivan (encore une fois en Anglais, désolé) qui donnent une idée de la saveur de sa pensée, ici et ici.

Parlant de M. Sullivan, il est justement la deuxième (mais surtout la plus importante) source de ma pensée conservatrice.

Voici comment il est décrit (au moment où j’écris) dans wikipé anglais:

Sullivan is known for his unusual personal-political identity (HIV-positive, gay, self-described conservative often at odds with other conservatives, practising Roman Catholic, and a non-U.S. citizen who focuses on American political life).

Son livre The Conservative Soul: How We Lost It and How to Get It Back est autant une élaboration de sa philosophie conservatrice qu’une attaque dévastatrice contre l’administration Bush qu’il accuse d’avoir trahi les principes même du conservatisme et d’en avoir sali le nom. Je le recommande fortement pour quiconque veut comprendre autant la critique de droite de l’administration présente que la sagesse qui sous-tend certains aspects de la pensée conservatrice nord-américaine incluant celle sur laquelle est fondée le parti de Stephen Harper.

Il est justement sorti en format poche hier dans les librairies anglophones, (pure coïncidence, je viens de m’en apercevoir en visitant son site pour les fins de ce billet) c’est pas cher les livre anglais en format poche.

Je vous recommande aussi son blogue.

En plus d’être un (parmi plusieurs) de mes maîtres-à-penser, M. Sullivan est, comme je l’ai déjà dit, mon principal maître-à-bloguer.


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2007/09/25 21:04

Le mythe du consensus laïque?

Moi qui me préparais à plaider sur ce blogue, entre autres idées, en faveur d’une espèce de réapropriation de certains aspects de notre passé catholique… du moins en ce qui a trait à la reconnaissance du role positif qu’ont joué l’église et la foi catholique dans la survie et l’épanouissement du peuple Français d’Amérique pendant tant de son histoire. (Ce qui n’empêche pas de reconnaitre que dès le début du XXe siècle l’église commence à être un frein à notre développement et que rendu aux années 50, son emprise est carrément malsaine)

J’avoue que celle là, je ne l’avais pas vu venir.

Résumé: Après le dépôt du mémoire du maire de Saguenay, Jean Tremblay, à la commission Bouchard-Taylor, dans lequel il demande de «redonner sa place à la religion [catholique] dans l’espace public,» voilà que dimanche soir dernier, une messe est célébrée, explicitement en faveur du maintien de la prière à l’hôtel de ville de Saguenay. Un des organisateurs (apparemment un «agent de pastorale») tiens des propos explosif devant les caméras des médias, assemblés pour l’occasion.

La cita-clip:

Ce n’est pas pour rien qu’on fait cette célébration dans l’église du Christ-Roi: c’est que le Christ est roi, et il doit régner dans tous les secteurs de l’activité humaine, et ça comprend le secteur politique, le secteur social, le secteur économique, tous les secteurs doivent être sous la seigneurie du Christ

Moi, j’allais dire quelque chose du genre: Il serait peut-être dans notre intérêt de se repencher sur certaines des valeurs qui nous unissait sous l’Église… que dans notre hâte à se libérer du joug de cette institution, nous étions peut-être aussi allé trop vite et trop loin dans le rejet de certaines des valeurs qu’elle véhiculait. J’aurais même été aussi loin que d’avouer qu’en tant que fils de parents progressifs qui ne fut pas, mais alors là, pas du tout élevé dans la religion, (je ne suis même pas baptisé) je souffrais d’une certaine envie envers ceux qui adhèrent à de telles institutions. Il me semble qu’il y a quelque chose d’éminemment sain à ce qu’une communauté se réunisse solennellement une fois par semaine pour méditer humblement, ensemble, sur le sens de la vie et leur rôle dans la communauté…

Mais quand-même! Je suis loin (et comment!) de souhaiter le retour de l’Église avec un grand «É» dans nos institutions! Moi, je voulais juste ouvrir une réflexion visant à réviser notre réflexe de tout rejeter automatiquement du revers de la main ce qui a déjà porté son étiquette.

Sauf que maintenant, avec ces gens là sur la scène, (et je crois qu’il s’agit ici d’un autre phénomène de fond) ça sera beaucoup plus difficile pour moi de convaincre qui que se soit de mes idées en citant «le glorieux rôle de l’Église» dans notre histoire.

Zut!

Et voilà qu’après le mythe du «consensus social-démocrate» au Québec, celui du «consensus laïque» s’effondre à son tour et me force encore à réévaluer mes idées de qui nous sommes.

Dany Laferrière avance des idées intéressantes et …provocatrices sur le sujet dans son «édito» d’hier à Bazzo.tv:

D’autres réactions:
Le Gros Bon Sens préfère en rire pour ne pas avoir à en pleurer…
pendant que mb’s chaos attend l’inquisition.


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2007/09/03 10:53

Du nationalisme canadien-français au projet souverainiste: quelle continuité?

Voici un autre article qui évoque à merveille un des axes de réflexion de ce blogue… Il était une fois, il y avait un sentiment et un mouvement nationaliste qui réunissait toute la francophonie nord-américaine qui se définissait alors comme nation «canadienne-française.» Mais dans les années 60, ce mouvement, trop empreint de concepts mal-adaptés à la modernité du 20e siècle, s’est fractionné et a donné naissance, dans son effort de revouvellement, au nationalisme civique et territorial québécois dans ces deux formes ennemies: fédéraliste et souverainiste. L’ironie est que le nationalisme canadien-anglais moderne et antagoniste des deux variantes québécoises puise aussi la majeure part de ses sources dans ce même nationalisme canadien-français d’avant les années 60!

Du nationalisme canadien-français au projet souverainiste: quelle continuité?

Guy Rocher, Professeur au département de sociologie et chercheur au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal

Le Devoir, 16 avril 2007

On l’a souvent dit: la Révolution tranquille n’est pas advenue subitement en 1960; elle avait été préparée par différentes voies et diverses voix au cours des années qui l’ont précédée. Dans la même veine de pensée, il faut reconnaître que le projet souverainiste n’est pas, lui non plus, apparu par hasard et sans passé dans l’espace public québécois des années 50 et 60: il avait été préparé, et depuis bien plus longtemps que la Révolution tranquille. Il puise une partie de ses racines dans le nationalisme canadien-français de la première moitié du XXe siècle.

Je ne suis pas un historien du nationalisme canadien-français. Mais il a été l’univers politique que j’ai habité durant la première partie de ma vie. Et j’en garde un vif souvenir, parfois assez différent de ce que je lis aujourd’hui à son sujet. C’est adolescent, étudiant dans un des collèges classiques de l’époque, que j’ai connu et pratiqué ce nationalisme, sans doute comme un certain nombre d’autres individus de ma génération.

Ce nationalisme canadien-français que j’ai connu était au moins aussi canadien que canadien-français. Il était porté et inspiré par un projet canadien, par l’image d’un Canada à venir que nous espérions voir un jour se réaliser. Ce Canada rêvé serait avant tout composé de deux peuples fondateurs: le français de la première colonie et l’anglais de la conquête. Entre ces deux peuples, un contrat avait été conclu, croyions-nous, avec la Confédération canadienne, qui était censée reconnaître l’égalité de l’un et de l’autre. Cette vision allait finalement un jour, selon ce qu’on pouvait espérer, remplacer la présente domination de l’anglais, associée à l’appartenance du Canada à l’Empire britannique. Logique avec cette position, ce nationalisme canadien-français prônait l’indépendance du Canada, sa séparation d’avec l’Empire ou le Commonwealth.

Il s’agissait donc d’un projet essentiellement souverainiste et indépendantiste du pays canadien à venir. Ce Canada nouveau, il fallait activement travailler à son avènement. C’est ce que nous faisions en réclamant que disparaissent les symboles du colonialisme britannique, pour les remplacer par les signes annonciateurs d’un Canada libre et indépendant. Par exemple, nous demandions qu’un drapeau canadien vienne remplacer l’Union Jack, ou le drapeau de la marine marchande qui tenait lieu de drapeau canadien, et qu’un hymne national se substitue au God Save the King britannique.

Un Canada bilingue

Une autre condition apparaissait logiquement essentielle à la réalisation de ce projet: que ce Canada des deux peuples fondateurs se reconnaisse comme bilingue. Les campagnes pour la bilinguisation du Canada prenaient deux voies complémentaires. La première consistait à réclamer que l’administration fédérale soit entièrement bilingue: je me souviens avoir écrit de nombreuses lettres pour exiger de la part de tel ou tel ministère, et surtout de ce qui s’appelait alors le Dominion Bureau of Statistics, des documents en français et une réponse en français. À cette époque, nous pouvions écrire sans frais de poste à toute instance du gouvernement fédéral: nous ne nous gênions pas pour en profiter largement. La seconde campagne était menée en faveur de la reconnaissance d’écoles françaises hors du Québec, notamment en Ontario, au Manitoba et au Nouveau-Brunswick. L’anglicisation par l’école — entre autres — des Canadiens-Français des autres provinces canadiennes nous paraissait scandaleuse et pouvait être pour l’avenir le plus grand obstacle à la réalisation du projet d’un Canada égalitaire.

Tel que je l’ai connu, ce nationalisme canadien-français n’était donc pas que canadien-français. Il était à la fois canadien et canadien-français: il était le porteur du projet d’un Canada décolonisé et de l’espoir du statut égalitaire qu’y occuperaient les Canadiens français. Par ailleurs, ce nationalisme canadien-français n’avait aucune teinte d’antisémitisme. Je me souviens, par exemple, que dès qu’il circula parmi nous, nos professeurs dénoncèrent vivement le Protocole des sages de Sion comme un faux, d’inspiration antisémite. Par ailleurs, ce nationalisme s’accompagnait d’un catholicisme conservateur. Nous appuyions Franco dans la guerre espagnole et vénérions Pétain. Le conservatisme social cohabitait avec le nationalisme sans que, dans nos esprits, l’un soit essentiel à l’autre.

Les rejetons du nationalisme

Le nationalisme canadien-français a sans doute été le mouvement politique le plus important, le plus puissant du Québec du début du XXe siècle, sinon avant. Et il est toujours vivant, tout en se transformant comme tout ce qui est vivant. Il compte plusieurs rejetons: j’en identifie quatre. Il a d’abord été un des principaux facteurs de l’éclosion et de l’expansion du nationalisme canadien, maintenant triomphaliste. Le rêve canadien-français d’un Canada indépendant s’est réalisé, sans doute en lien avec d’autres facteurs, notamment l’antiaméricanisme puissant qui régna dans une partie de l’intelligentsia canadienne-anglaise des années 60 et 70.

Le rêve nationaliste canadien-français d’un grand Canada assez accueillant pour nous accommoder, celui de ma jeunesse, a survécu et survit toujours: c’est le deuxième rejeton. On le retrouve chez les Québécois francophones qui se disent à la fois «fédéralistes» et «autonomistes», promoteurs des intérêts du Québec, tenants du caractère distinct, voire de l’autonomie de «la Belle Province».

La Révolution tranquille et ses suites ont été un troisième rejeton du nationalisme canadien-français: menée sous le signe du «maître chez nous», elle disait clairement l’aspiration longtemps contenue de la prise en charge de l’économie du Québec à la fois par un État québécois fort, par une jeune bourgeoisie qui découvrait ses ambitions et ses potentialités et par un syndicalisme militant.

Enfin, le projet souverainiste, apparu au moment où éclate la Révolution tranquille, fut et demeure un héritier du nationalisme canadien-français qui l’a préparé. Il a pu paraître lui tourner le dos, comme aujourd’hui encore, mais il est indubitable qu’il s’en est nourri. Quand, à ses débuts, il proclamait «le Québec aux Québécois», il voulait dire «le Québec aux Canadiens français».

Mais surtout, le mouvement souverainiste a progressivement rallié un nombre croissant de militants de toutes origines qui prenaient progressivement conscience que le rêve canadien-français du Canada s’avérait définitivement illusoire. Dans le Canada en voie de réaliser son indépendance, les Canadiens-français perdaient sans cesse du terrain: le thème des deux peuples fondateurs était à jamais rejeté, le biculturalisme remplacé par le multiculturalisme, les pouvoirs centralisateurs du gouvernement fédéral renforcés, les «cadeaux» fédéraux toujours et plus que jamais attendus. Avec l’apport de l’immigration, la minorisation des Canadiens français dans ce nouveau Canada était inéluctable, et d’autant plus inacceptable qu’elle signifie à plus ou moins long terme une évidente perte de pouvoir politique tandis que se profile à l’horizon la menace d’une extinction en douceur.

Jusqu’à l’indépendance

C’est une telle analyse qui menait à ce qui est apparu la seule solution logique: faire du Québec le pays qui remplacera le rêve canadien; échanger le statut indéfiniment minoritaire au sein du Canada pour celui de majoritaire dans un Québec indépendant. Une partie de l’énergie combative du nationalisme canadien-français en faveur d’un nouveau Canada s’est redéployée dans le jeune projet indépendantiste québécois.

Le mouvement indépendantiste a eu beaucoup à faire pour se dégager de l’étiquette ethnique qu’on n’a cessé de lui accoler. Il a donc eu tendance, et de plus en plus, à prendre ses distances du «vieux» nationalisme canadien-français, comme s’il lui fallait en récuser l’héritage. Et pourtant, la filiation est bien évidente, à la condition de ne pas voir dans le souverainisme d’hier et d’aujourd’hui un clone du nationalisme canadien-français. En adoptant le Québec comme pays, le souverainisme a ouvert la notion du Québécois d’une manière que l’on dit «inclusive»; la survie du français ne passe plus par le bilinguisme canadien mais par la Charte de la langue française.

Il faut le reconnaître: le projet de l’indépendance du Québec n’a de sens que s’il est fondé dans la continuité avec ce passé, encore bien récent, et sur lui. Ce n’est pas dans le reniement de ce passé, auquel on reconnaît les ambiguïtés de son temps, qu’il peut trouver son épanouissement. La clé de voûte d’un Québec souverain est d’abord la tradition française enracinée et adaptée au Québec, enrichie par la dynamique des interactions qu’elle a connue dans le passé et continue de connaître avec toutes les autres cultures qui l’accompagnent et s’y associent.

Je suis à la recherche des éléments ou des bases autour desquels pourrait se former un nouveau sentiment d’appartenance, un mouvement d’affirmation, un nationalisme même, qui réunirait toute la francophonie nord-américaine. Car je crois que dans le paysage mouvant de la mondialisation et de la démocratisation de l’information que nous annonce l’avenir, dans ce monde ou l’État perd de plus en plus son rôle en tant que pôle central de l’identité collective, il est impératif de réunir la nation francophone d’Amérique autour d’une idée commune de son destin qui transcende la simple notion de souveraineté de l’État québécois.

C’est là, à mon avis, que se trouve la clé, non pas de la survivance de cette nation, mais de son épanouissement.


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2007/08/28 21:57

La nation québecoise existe-t-elle?

Voici une conférence fascinante (pour ceux que la question intéresse) que j’ai attrapée par hasard au canal savoir (vive les subventions!) et qui alimente bien la réflexion voulue de ce blogue…

Cette conférence fut organisée dans la foulée de la reconnaissance de la «nation québécoise» par le parlement fédéral. Modérée par M. Louis Balthazar, politologue, les conférenciers sont:

  • M. Jean-Jacques Simard, sociologue, Université Laval.
  • M. Christian Dufour, chercheur à l’ENAP, auteur du Défi français -regards croisés sur la France et le Québec.
  • M. Jocelyn Létourneau, Titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire du Québec.

On peut aisément me placer dans la même mouvance que M. Dufour qui, lors de ces interventions durant la période de question, tiens des propos qui illustrent très bien le problème que je ressens lorsque je veux parler de cette nation à laquelle j’ai le sentiment profond d’appartenir… elle n’a plus de nom.

Mais j’ai été surtout impressionné par le discours rigoureux de Jocelyn Létourneau… Tant tellement que je suis ensuite allé acheter son livre Que veulent vraiment les Québécois? que je recommande fortement à tous ceux qui sont intéressés à poursuivre une réflexion sérieuse sur le destin du Québec.

1e partie, conférence
2e partie, période de questions


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