2009/01/31 18:02

Dépression et relance: réactions et mises au point

Il semble que mon billet questionnant la relation entre intervention gouvernementale et sortie de crise économique a eu un certain effet du coté droit de notre sphère. Quel beau cadeau de fête (c’était ma fête hier. 38 ans! …et toujours célibataire. [soupir]) de constater que malgré mon peu de présence ces derniers temps, je sois encore capable d’avoir un impact.

Vincent Geloso, une des sources qui a inspiré mon billet, me fait une réponse claire et bien documentée. Il affirme en termes qui dépassent mon niveau d’expertise, mais qui me semblent raisonnables que lors de la seconde guerre mondiale: “C’est vrai que l’activité a reprise, mais celle-ci doit être distinguée de la croissance.” 

Et que:

suite à la guerre, l’État s’est retiré massivement de l’économie et a libéré des ressources pour le secteur privé. Cela a contribué à faciliter l’accés à plusieurs ressources autrefois dispendieuses pour le secteur privé. L’article cité ici de Robert Higgs dans The Journal of Economic History est probablement le plus intéressant quant à la question. Le plus important, c’est qu’à la fin de la guerre la grande majorité des commissions de gestion des prix ont été soulevées et les baisses dans la consommation réelle, l’investissement privé et l’épargne privée ont été renversés. C’est un peu comme cela que la reprise économique d’aprés-guerre s’est effectuée.

Je n’ai pas vraiment de problème avec cette lecture de l’histoire, mais Vincent commence sa réponse en affirmant que: “Selon Alain, avec la vague d’application des politiques keynésiennes pendant la guerre, il est normal que la reprise ait eu lieu ensuite.”

On semble m’avoir mal compris, je n’affirme rien de la sorte il me semble… je ne fais que poser certaines questions… 

Father Knows BestEt je n’ai pas parlé de politiques keynésiennes pendant la guerre. La période que je dit “complètement dominée par les théories keynésiennes” est justement la période de prospérité sans précédent que représente l’après-guerre (les années 50 et 60) Le “keynésianisme” demeure, grosso modo, l’idéologie dominante des élites autant républicaines que démocrates de cette époque. Du moins jusqu’à Goldwater chez les républicains… mais seulement vraiment purgée depuis Reagan. Cela n’empêche pas cette période (la plus pro-syndicale de l’histoire et marquée d’une politique réglementaire et monétaire visant à éviter la surchauffe, c’est à dire à stabiliser — et par conséquent parfois à ralentir – la croissance) de demeurer la période de prospérité contre laquelle nous continuons de nous mesurer économiquement et culturellement jusqu’à ce jour.

À savoir quelle part de tout cela s’est produit grâce aux politiques keynésiennes …ou malgré elles… demeure, selon moi, une question dont la réponse depend entièrement du prisme idéologique (du modèle) dont on se sert pour interpréter les faits, mais qui demeure ouverte sur le plan strictement empirique. 

Ce qui m’amène à la réaction de Philippe David, Le Minarchiste Québécois, qui en a profité pour livrer une excellente vulgarisation de la théorie des cycles économiques selon “l’école autrichienne” pour m’expliquer pourquoi chaque instance d’intervention étatique dans mon exemple était nécéssairement nocive et que tout ce qui a de bon dans la vie venait obligatoirement de l’initiative privée. 

Ce à quoi je ne peut m’empêcher de répondre que je trouve plutôt ironique de me faire citer la politique monétaire de la Fed américaine de 2002-03 comme exemple de “manipulation étatique du marché” (sous-entendue nocive de par sa nature… pourquoi au juste?) alors que cet instrument était justement entre les mains d’un prophète de “l’école autrichienne” et disciple d’Ayn Rand:

[Je sais que je me répète avec cette vidéo, mais cet evénement représente le moment où commence la remise en question à laquelle je m'adonne en ce moment.]

Mais Philippe non-plus semble ne pas avoir compris où se situe mon questionnement… Chez lui, après nous avoir cité une vidéo pas très convaincante, pour “prouver” que les stimulus du passé n’ont pas fonctionné, il lance un défi aux keynésiens (dont je ne suis pas):

Expliquez-nous donc comment les plans de stimulus de Bush, Obama et maintenant Harper, vont réussir là où toutes les autres tentatives de stimulus similaires ont échoué?

Il met le fardeau de la preuve sur les partisans du “stimulus keynésien” et je les invite à lui répondre.

Pour ma part, je me permet de lui relancer le défi contraire: Peut-il citer un seul exemple où des mesures du type “école autrichienne” ont été appliquées (où plutôt un cas s’absence de mesures interventionistes) à bon escient en période d’écroulement des marchés financiers et de menace déflationnaire (Eh les amis! C’est plus qu’une simple “récession” qu’on vit là!). Il n’y en a pas plus car aucun gouvernement démocratique ne peut se permettre de ne pas agir en temps de crise.

Tout le reste n’est que conjecture.

Ce que je veux dire est que Philippe se sert d’un modèle hautement sophistiqué (celui de l’école autrichienne) pour interpréter les faits. Mais qu’il le veuille ou non son modèle demeure surtout et principalement théorique, les exemples concrets de son application absolue sont brefs, rares, et peu conclusifs. 

Mon problème principal avec son modèle est qu’il dépend d’une fausse idée que les “acteurs” qui le composent sont des êtres rationnels agissant toujours dans leur meilleur intérêt. Mais comme dit Matthew Yglesias dans un billet où il discute la permanent income hypothesis de Milton Friedman:

You could imagine an alien species whose psychology functioned this way. But that species wouldn’t have heavy smokers dying of cancer, problems with overreating and sedentary lifestyles. Voters belonging to that species would condemn governors who take advantage of boom times to cut taxes and hike spending—there would be massive popular pressure to sock it all away in a rainy day fund.

La raison pour laquelle je suis un grand fan de Megan McArdle est que bien que ses idées penchent du même côté que Philippe, lorsqu’elle parle du plan de ralance américain, elle sait faire la différence entre ce qu’on croit savoir avec nos modèles théoriques, si sophistiqués soient-ils, et ce qu’on sait vraiment:

Myself, I’m agnostic.  I am skeptical that the stimulus will result in a permanent increase in output or decrease in unemployment.  However, I have also recognized that we are going to have a massive stimulus whether I like it or not, so I might as well view this as an interesting natural experiment, rather than get into a lather.  Especially since it’s quite possible that, as an empirical matter, I’m wrong.

La vrai de vrai vérité les amis est que nous ne savons pas. Et c’est ça qui me fait si peur.

Ma réponse au commentaire de Jean-Luc Proulx, qui m’accuse de dire, comme Paul Krugman, que “la guerre est bonne pour l’économie” viendra dans un autre billet. Pour l’instant je note que je suis très amusé de ce qu’un argument que je fonde en grande partie sur les écrits de Megan McArdle me place soudainement dans le même camp que Paul Krugman. Blogging is so much fun!


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6 commentaires sur “Dépression et relance: réactions et mises au point”


  1. Philippe David dit:

    Cher Alain,

    Pour répondre à ton petit défi, je te réfère à la panique de 1819. Ce fût la première grande dépression aux É-U. Et elle se distingue justement parce que le Président Monroe a choisi une politique de laisser-faire et a fait très peu d’interventions dans l’économie. La crise s’est résorbée rapidement, compte-tenu de son ampleur.

    Depuis, il a été presque impossible pour les politiciens de résister à l’envie de se faire les “sauveurs de l’économie”, mais bien peu y sont parvenus en termes réels.

    (Autre référence: cet excellent ouvrage de Murray N Rothbard)


  2. lutopium dit:

    Ce clip avec Greenspan est tout à fait incroyable. Le type est à la confesse, ademttant que sa vision du monde est erronnée! Bon billet. Bravo.

    Pour ce quest de mon positionnement “keynésien”, je vous invite à lire mon dernier billet: Krash le cash…”. Ce ne sont pas tous les gauchistes qui exigent un interventionnisme aveugle.


  3. Mathieu dit:

    Il me semble qu’un libertarien de l’École autrichienne n’irait probablement jamais gérer une banque centrale (ils ne croient pas à cette institution), et encore moins, selon le modèle friedmannien.

    Un dollar basé sur du “vide”, c’est contraire au courant des économistes de l’École autrichienne.

    Greenspan pouvait être du côté de Milton Friedmann mais certainement pas du côté d’Hayek.

    Comme le disait les gens du Québécois Libre http://www.leblogueduql.org/ , c’est certainement Hayek et les gens du Mises Institute qui l’emportent maintenant.

    @Lutopium:
    S’il y a des différences et des divergences d’idées entre communistes, socialistes et sociaux-démocrates; trotskistes, marxistes, stalinistes, il peut même y en avoir entre libertariens minarchistes, libéraux, libéraux classiques, anarcho-capitalistes, objectivistes; Chicago Boys vs. Économistes autrichiens.


  4. Philippe David dit:

    @ Lutopium,

    Greenspan a renié se croyances libertariennes par hypocrisie, plutôt que d’accepter que ce sont ses politiques monétaires qui à l’origine de cette crise. Il a donné une carte de crédit sans limite aux investisseurs, pour ensuite s’étonner qu’il y ait eu des excès! Pas très sérieux.

    Soit-dit-en-passant, même si on décrit Greenspan comme un Libertarien, il est effectivement de la même école que Milton Friedman, celle de Chicago. Les autrichiens et les objectivistes d’Ayn Rand penchent plus vers l’abolition de la Fed et la monnaie privée basée sur l’or.


  5. Yvan St-Pierre dit:

    Salut encore Alain,

    Tiens - tout juste lu dans “The Wisdom of Crowds” de James Surowiecki: “(…) [E]xperts are much like normal people: they routinely overestimate the likelihood that they’re right.” (p.33) Puis-je aussi me permettre de rappeler que ce sont les mêmes profs d’économie qui forment ceux qui pondent les budgets des gouvernements et ceux qui les critiquent…

    Maintenant sur le fond, et n’en déplaise aux apôtres du libertarisme - qu’au demeurant je respecte tout-à-fait, même que dieu sait qu’on a besoin d’eux pour faire contrepoids à tous nos marxistes patentés - sur le fond donc, les processus économiques et politiques interagissent de façon beaucoup trop complexe pour justifier des positions tranchées - celles des pros comme celles des cons - dans le débat sur la stabilisation des cycles économiques.

    Et c’est sans parler de la cohérence des hypothèses à la base de ce genre de positions. Penses-y deux secondes. Si les cerveaux humains fonctionnaient de manière aussi efficiente que veulent bien le croire les anti-interventionnistes de tout poil, pourquoi les gouvernements et leurs politiques n’en seraient-ils pas des produits tout aussi efficients que le libre marché? Et si à l’inverse, nous étions tous aussi twittes que les keynésiens orthodoxes le pensent, pourquoi diable les ministres des finances échapperaient-ils à cette règle, surtout quand ils sont élus par les mêmes twittes?

    En attendant, notre intelligence limitée ne nous aura évité ni la crise ni le budget Flaherty. Au fait, as-tu lu le papier récent de Robert Barro dans le WSJ? (c’est là: http://online.wsj.com/article/SB123258618204604599.html ) Ça me semble tomber assez dans le mille quant à ton questionnement. Pourtant, son argumentaire ne démontre absolument pas que les plans de relance soient inefficaces, mais simplement qu’ils n’ont pas vraiment l’effet multiplicateur sur l’activité économique que la plupart des keynésiens utilisent pour les justifier.

    Moi ce que j’en dirais surtout, c’est que si on s’excite tellement le beigne sur les télés au plasma (et autres dépenses privées) pendant les périodes de croissance, c’est peut-être pas un mal qu’on utilise la période de crise pour se retaper les viaducs (et autres dépenses publiques). Le “crowding out” privé vs public, pourquoi ça irait pas dans les deux sens, après tout?

    Au fond, tout est une question de choix de ce qu’on considère comme de bonnes ou de mauvaises décisions, et ça c’est loin d’être aussi évident que ça a l’air à trancher, pour deux sortes de raisons: d’abord, on ne peut pas observer les conséquences des alternatives, comme on peut le faire en laboratoire lorsqu’on contrôle toutes les conditions de nos expériences. C’est un très vieil argument en faveur de l’humilité en sciences sociales, mais il n’a pas pris une ride.

    Ensuite, l’autre genre de raisons se résume à quelque chose du genre: des goûts et des couleurs… Y en a qui aime mieux jouer à la Bourse et gober des calmants, d’autres qui préfèrent lire Épicure après leur petit 9 à 5 pépère. Quel genre d’expertise doit pouvoir juger de l’intelligence de tels choix, exactement? C’est le président Truman, si je ne m’abuse, qui voulait régler ce genre de problème en embauchant des économistes manchots, pour ne plus jamais entendre l’éternel “on the one hand…, but on the other hand…”, non?

    Ciao.


  6. Aigo dit:

    La panique de 1819… un événement peu connu et sous-étudié…

    Les libertariens s’y réfèrent gentiment. S’ils arrivent à imposer leur point, ils créeront un retour de bascule, des historiens et des économistes keynésiens qui se pencheront sur les faits et trouveront l’angle qui leur permettra de pourfendre “le mythe de la non-intervention de 1819″ ou un machin du genre. Au final, on ne sera pas plus avancés.

    Non, un événement ne crée pas d’évidences. Désolé.

    Et une idéologie, par définition, n’est pas la vérité.

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