2008/09/01

Sommes “nous” conservateurs?

Lutopium observe l’extraordinaire montée du progressisme prudent d’Obama dans la grosse nation d’à côté qu’on croyait si conservatrice et réfléchit au contraste que ça donne avec la “montée de la droite” dans notre petite nation à nous qu’on croyait si progressiste:

Après une soirée historique à contempler les paradoxes de la société américaine, je me suis rappelé mon pays.  Celui qui semble être attiré de plus en plus par les politiques « de droite », celui qui sera appelé à donner un autre mandat aux conservateurs ou les foutre à la porte, celui qui semble avoir de la difficulté à comprendre ce qui est arrivé à Montréal-Nord, celui qui porte attention aux discours de Mario Dumont….

Des parents signent une pétition contre le nouveau cours sur « l’éthique et les les religions », favorisent l’école privée et demandent aux écoles d’instaurer la discipline au sein de leur famille.  Afin de protéger ses acquis, Mario Dumont parle aux électeurs du 450, et à ceux du 418…  La réponse aux problèmes de Montréal-Nord, l’école privée avec ses uniformes, ses équipes de football et ses génies en herbe?  Les conseillers de Mario Dumont doivent bien savoir que Montréal-Nord n’est pas Rivière-du-Loup…

Serions-nous tout à coup plus conservateurs que les américains?

Je reproduis ici (avec hyperliens en bonus) le commentaire que sa question m’a inspiré:

En tant qu’observateur assidu du conservatisme américain, je ne crois pas que nous soyons “tout à coup plus conservateurs que les américains”… je dirais même que malgré Obama, les américains demeurent (et demeureront) nettement plus conservateurs que nous.

Mais ce qui me semble certain, c’est que nous sommes (et avons toujours été) beaucoup plus conservateurs que l’image que nous aimions nous donner de nous même depuis les années soixante. La “question nationale” a fait en sorte que nous avons confondu projet de société social-démocrate et identité nationale dans notre discours politique. C’est d’ailleurs sur cette ambiguité/confusion qu’est fondé le PQ: Une alliance entre un rêve social-démocrate progressiste et un courant d’affirmation nationale/identitaire plus traditionaliste.

Notre “conservatisme” inhérent a dédié ses énergies et s’est submergé dans la question de l’affirmation nationale pendant 40 ans, autant du coté fédéraliste que souverainiste. Cette division entre conservateurs s’attachant à une identité canadienne/canadienne-française et conservateurs attaché à une identité proprement québécoise voulant s’exprimer dans un pays a empêché qu’on aie ce débat entre progressisme et conservatisme… entre social-démocratie et libéralisme économique que toutes les autres sociétés analogues ou voisines tiennent depuis longtemps. (Incluant, bon an, mal an, le Canada-anglais.) …ou du moins de l’avoir en dehors du prisme du choix entre fédéralisme et souveraineté.

Il y a plusieurs facteurs (incluant, qu’on le veuillent ou non, le flair de Mario) qui expliquent la récente “montée de la droite” chez nous. Mais selon moi, un des facteurs principaux tire ses origines dans la “gaffe” de Parizeau au soir du référendum et, comme le dirait Bock-Coté, à la subséquente “dénationalisation tranquille” du projet souverainiste pour en faire un projet exclusivement progressiste dénudé de sa dimension identitaire. Cette évacuation graduelle, mais constante depuis 1995, de la dimension identitaire par les souverainistes progressistes (largement majoritaire au sein du mouvement), culminant avec l’élection de Boisclair, a finalement poussé les conservateurs traditionalistes à quitter pour aller s’allier à ce qui restait de leurs confrères traditionalistes fédéralistes et enfin (re)former un mouvement conservateur politique qui se tienne sous la tutelle de Dumont.

Aujourd’hui, le PQ, s’étant apperçu de son erreur, tente désespérement de regagner du terrain sur le plan du discours identitaire (le “retour” du nous) pendant que Dumont fait le funambule sur sa formule autonomiste pour tenir sa coalition conservatrice en place.

Heureusement (ou malheureusement, selon le point de vue), ce que Dumont n’a pas (encore?) réussi à faire, c’est attirer la droite libérale et/ou modérée dans sa coalition. Si cela se produit un jour (ce qui semble beaucoup moins possible aujourd’hui qu’il y a un an), attention chers amis progressistes car ce jour là un véritable “vent de droite” soufflera sur le Québec. Je postule que dans des circontances optimales (dont j’admet ne pas connaître la forme) une majorité politique dite “de droite” est possible, même chez nous.

Ce que j’essaie de dire, c’est que tous ces courants existent et ont toujours existé au Québec. Ils ont simplement été brouillés dans le débat souverainiste-fédéraliste depuis trop longtemps. Et avec l’éclatement de la coalition souverainiste, ils ressortent tels de vielles névroses… Il ne faut donc pas s’étonner de l’hystérie initiale de certains de ces courants après tant d’années de refoulement.

Je crois que tout cela est sain.

Je crois surtout que si le mouvement souverainiste veut survivre (et s’il veut un jour réunir une large majorité en son sein) il doit trouver moyen de transcender tous ces courants (incluant le “projet de société” si cher aux progressistes). Il doit trouver moyen de se redéfinir sur une base identitaire/culturelle qui puisse “infecter” la vaste majorité de ces courants idéologiques.

La première étape est qu’il doit devenir assez mature pour admettre d’avance que tous ces courants se retrouveront aussi (et de façon encore plus démarquée) au sein d’un Québec souverain… et tenir compte de cela dans “l’idéal identitaire” qu’il propose.

L’ère des TI a aussi changé la nature des coalitions politiques… chez nos voisins du sud, elle a permit la resurgence d’un mouvement progressiste et l’eclatement de la coalition républicaine… ici, elle a permit l’expression plus marquée des vrais courants idéologiques de notre société et l’eclatement de la dualité souverainiste-fédéraliste.

Vive Internet.

Un bon blogueur sait exprimer ses idées de façon concise et percutante. Moi, je laisse des commentaires plus long que les billets qui me les inspirent. [Soupir.] Décidément, je ne ferai jamais un bon blogueur.

[Photo: L’abbé Gadbois, face au public, fait chanter les milliers de spectateurs assemblés au Forum de Montréal en 1942. Source: La Bonne Chanson]


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8 commentaires sur “Sommes “nous” conservateurs?”


  1. lutopium dit:

    Salut Alain. J’ai beaucoup apprécié le commentaire que tu as laissé chez moi suite à la publication de mon modeste (et qui peut paraître naif, j’en conviens) billet sur la montée des idées conservatrices au Canada et au Québec.

    Peut-être que le vocabulaire politique traditionnel ne convient pas toujours pour bien exprimer ce qu’on ressent. La droite, la gauche; le progressisme, le conservatisme… Ce que je comprend de la réalité politique américaine c’est que les républicains réussissent à rejoindre le “monde ordinaire”, non pas avec des mesures qui rejoignent leurs intérêts économiques mais plutôt en jouant sur la carte des “valeurs”. Ce n’est pas ce qu’on appelle une approche conservatrice au niveau politique, mais c’est plutôt une approche traditionnelle au niveau social.

    C’est après avoir lu le bouquin de Thomas Frank - “What’s the matter with Kansas” - qui vient d’être publié en français (Pourquoi les pauvres votent à droite), que j’ai eu l’impression de mieux comprendre ce qui amènent les citoyens et les travailleurs à endosser un parti qui ne défend pas ses intérêts. Depuis le début des années 70, les républicains ont déployé des énergies considérables à se rapprocher des communautés, des villages, des églises… Ils ont compris que dans le coeur de l’Amérique battait des pulsions émotives qui pourraient être récupérées dans le discours politique. Autrefois, le Parti Démocrate était le parti des travailleurs, des syndicats, de la classe ouvrière…

    Aujourd’hui, les enjeux politiques sont entremêlés de questions religieuses, de préoccupations personnelles et de patriotisme débridé. Au lieu d’endosser les idées d’un parti qui prône la justice sociale, la lutte contre les préjugés raciaux, la disparition de la pauvreté extrême, l’accès à l’éducation et aux soins de santé; un simple citoyen donnera son appui (inconsciemment) à un parti qui représente les intérêts de la “grosse bizness” simplement parce qu’il est contre l’avortement, en faveur de la possession d’armes à feu, voire même voter pour le parti de Dieu…

    La montée des idées de droite est à mon avis extrêment dangereuse pour la démocratie. Car, au lieu de demander aux citoyens de prendre des décisions sur les orientations que devraient prendre leur pays pour le bien de la majorité, on les amène à voter sur des principes de vie, ce qui cache les réelles intentions de ceux qui dirigent le pays: croissance économique débridée, stratégie militaire impérialiste qui défend les intérêts des grandes entreprises, enrichissement excessifs de quelques privilégiés, appauvrissement de la classe ouvrière et de la classe moyenne…

    J’espère que mes idées sont maintenant un peu plus claires!


  2. lutopium dit:

    Dernier commentaire… Je suis d’accord avec toi lorsque tu dis qu’au Québec les enjeux politiques sont “brouillés” par le débat sur la souveraineté. C’est ce qui a assuré le succès du Parti Québécois pendant de nombreuses années. Le PQ s’assurait du vote “progressiste” même lorsque ses interventions politiques et économiques étaient en contradiction avec les aspirations des “gens de gauche”. Les citoyens qui adhèrent à l’approche “progressiste” - ou sociale-démocrate - ne peuvent être tenus en otage par le PQ. Ça aussi c’est malsain pour la démocratie.


  3. Alain B. dit:

    Lutopium,

    Je n’ai pas vu de naïveté dans ton billet, c’est même plutôt la justesse de l’analyse et la pertinence de la question qui m’a inspiré. (J’ai même pensé au livre de Frank en te lisant.) C’est rare que je lise quelque chose qui m’inspire un texte instantané aussi long et presque cohérent.

    Pour le reste, ta réponse me pousse à vouloir m’expliquer davantage à mon tour. Je tente actuellement de le faire dans un billet qui, je l’espère, se rendra à terme. (Il arrive souvent que je me ramasse avec trop d’idées à départir et que je finisse par laisser ce genre de billet en plan)

    Au palisir.


  4. Alexis St-Gelais dit:

    Plongeons un peu dans l’hypothétique, si vous le voulez bien.

    Il ne fait aucun doute que la question nationale “force” en quelque sorte des gens de courants politiques différents à se regrouper dans des coalitions pour protéger leur option. Le PQ et le PLQ furent et sont toujours à bien des égards ces deux omnibus regroupant d’un côté les fédéralistes et de l’autre les souverainistes. Il est à noter d’ailleurs que ces deux pôles ne sont pas nuancés: dans chacun, on retrouve des purs et durs de l’option et d’autres plus prêts à faire des compromis, plus proche du “centre” sur la question nationale.

    Si nous posons quelques conditions de base, quel serait le résultat? Par exemple, classons l’ADQ comme parti autonomo-souverainiste de droite, le PQ comme parti autonomo-souverainiste de centre-gauche et le PLQ comme parti fédéraliste de centre-droit. Ajoutons-y un hypothétique parti fédéraliste de centre-gauche ou de gauche, plus peut-être quelques partis plus radicaux. Bref, si l’on faisait en sorte que la gauche ET la droite soient représentés dans chaque option, avec quel tableau politique nous retrouverions-nous? Serait-il impossible d’envisager des coalitions entre les partis pour défendre des options, avec toutefois le mérite de clarifier notre position générale sur les axes gauche-droite/liberté-autoritarisme?


  5. Tym Machine dit:

    N’ayez crainte monsieur Alain B, je ne crois pas que nous soyons devenus plus conservateurs et que les USA soient devenus plus à gauche.

    Dans les deux cas, on se laisse avoir par de beaux parleurs. Obama en est un. Excellent orateur charismatique, il inspire les foules tel un John F Kennedy ou un Martin Luther King. Les américains aiment cela, ils aiment le spectacle, ils aiment le hype des médias, ils achètent Obama à la pelleté. Ont-ils renié leurs racines très conservatrices pour autant? On pourrait en conclure cela mais je crois seulement qu’ils sombrent tous dans la Obamamanie voilà tout.

    Ici, c’est le contraire, on aura beau dire ce qu’on veut d’Harper. Quand il parle, il connecte avec le monde. Rien de comparable à Obama certes mais des 4 leaders de grands partis au fédéral, il est celui qui inspire le plus confiance pour diriger le pays.

    Sommes-nous pour autant devenu des conservateurs de la droite réactionnaire républicaine et américaine pour autant, laissez-moi en douter…


  6. Philippe David dit:

    J’aurais une explication plus simple à la soi-disant «montée de la droite» ici:

    C’est Winston Churchill qui a dit un jour que si à vingt ans on était pas de gauche, on avait pas de coeur et que si à quarante ans on était pas de droite, on a pas de tête. Or, les babyboomers si imbus de progressisme dans les années soixante, sont maintenant dans la cinquantaine et la soixantaine.


  7. Tym Machine dit:

    Excellente réflexion Philippe David, il y en aurait long à dire sur les baby boomers qui se vautrent dans la pseudo-sécurité d’emploi que procure le système alors que le système même s’écroule.

    Pour ce qui est de soi-disant, c’est ceux qui écrivent soi-disant comme vous et non comme j’écrivais soit-disant. Je préfère tout de même le “so-called” et j’ai aucune idée pourquoi.

    http://www.ssjbmauricie.qc.ca/langue/coeur/soidisant.php


  8. Alain B. dit:

    Alexis,

    Hmmm… je me souviens d’un temps où le PLQ était aussi considéré un parti de centre-gauche (juste moins que le PQ).

    Un scénario comme tu propose serait intéressant si on parle de “think-tanks”… mais pour ce qui est de fragmenter la politique partisane de cette façon, je crains sérieusement les effets des exigences électorales sur la capacité à former des coalitions et des alliances productives. l’incapacité de former des gouvernements autre que minoritaires ou “de coalition”… des élections qui menacent à chaque saison… ce n’est pas un scénario qui me plait.

    Du moins pas sans une sérieuse réforme de notre système de gouvernement… genre: un exécutif élu séparément au suffrage universel à deux tours et à date fixe pour qu’il soit quand-même possible d’élire des gouvernements stables avec des mandats clairs malgré une certaine fragmentation parlementaire.

    Et même au niveau d’un député, il me semble que plus les partis sont fragmentés… plus un scrutin à deux tours devient important, sinon on va se ramasser avec d’étranges résultats non représentatifs… et une assemblée ou il est possible que chaque élu ne représente qu’une fractiopn de son comté. Il me semble qu’on s’éloigne de l’esprit de la démocratie.

    Tym,

    Euh… Tym, ce n’est pas moi qui crains ou qui croit que nous soyons plus conservateurs qu’avant, c’est Lutopium. Moi je dis que nous avons toujours été plus conservateur que plusieurs le croient. Et même si je crois que les ricains sont foncièrement plus conservateurs que nous, je suis loin de croire qu’Obama n’est qu’un phénomène passager ou une anomalie dans une amérique conservatrice.

    Il existe depuis sa fondation un très fort courant libéral-progressiste aux État-Unis, il était seulement “en veille” depuis 40 ans, après s’être discrédité par ses excès dans les années 70. (Comme le conservatisme le fait actuellement) Le fait qu’il soit resurgent aujourd’hui (et il l’est vraiment) et qu’il s’apprète à vivre un moment sous le soleil avec Obama ne veut pas dire que les américains ne sont plus conservateurs, ils le sont. Mais il est faux de croire qu’ils ne sont pas aussi progressistes. Je dirais même que la vaste majorité de ce qui constitue aujourd’hui la “pensée progressiste” tire ses origines aux États-Unis.

    Philippe,

    L’âge des baby-boomers y est pour beaucoup, selon moi aussi, mais le conservatisme de cette génération va bien au-delà du conservatisme idéologique de droite qu’on retrouve à l’ADQ (qui n’est pas très boomer) C’est un profond conservatisme, presque réactionnaire, attaché aux “acquis” socio-démocrates de cette génération… qui nous empêche de remettre en question quelque élément que ce soit de la sacrosainte révolution tranquille et du révéré “modèle québécois”

    Un genre de conservatisme réactionnaire de gauche.

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