Cela fera la quatorzième fois (et demi) que je place un “x” sur un bulletin de niveau provincial ou fédéral… et je n’ai jamais été aussi angoissé par l’emplacement de ce “x”.
Ça n’intéresse probablement que moi… c’est certainement un exercise narcissique de ma part, mais avant de vous exposer le fond de mon angoisse, j’ai cru bon faire le parcours de mes votes passés.
…
Deuxième partie: Mon premier “X”
J’ai commencé en vous parlant de mon rendez-vous manqué avec l’élection fédérale (historique dans mon comté d’Outremont) de 1988. Il me faut donc attendre encore presque un an, jusqu’à l’élection provinciale du 25 septembre 1989, avant de pouvoir enfin voter pour la première fois.
Je suis à cette époque un fervant admirateur de Robert Bourrassa et je me considère parfaitement en ligne avec les positions du PLQ autant sur le plan des politiques socio-économiques que sur les questions d’identité nationale. Du coté du PQ, Parizeau et les “purs et durs” ont reprit le contrôle depuis peu et le parti se remet, après avoir mis la question de coté pendant plusieurs années, à parler de souveraineté… mais du bout des lèvres, car pour l’instant, le focus est surtout à dénoncer l’accord du Lac Meech comme étant nettement insuffisant, un attrappe-nigaud pour le Québec. Mais en gros, c’est une élection ennuyante car personne (même pas Parizeau) ne doute du résultat. Le PLQ s’en va vers un deuxième mandat et Parizeau n’a d’autre ambition que de repositionner le PQ pour des victoires futures… car pour l’instant, le vote ”nationaliste mou” dont il a besoin pour accéder au pouvoir est encore lourdement investi dans le concensus général antourant l’accord du Lac Meech et donc presque entierement acquis aux libéraux. En plus, mon comté n’a jamais envoyé autre chose qu’un libéral à Québec… mon député est d’ailleurs un “gros nom”… le ministre de l’industrie et du commerce (et futur maire de Montréal) Gérald Tremblay, alors…
Disons qu’on est loin de l’excitation générée par l’élection fédérale de l’année précédente.
C’est dans ce contexte que je me retrouve derrière l’isoloir pour la première fois de ma vie, prêt à accomplir mon devoir de citoyen le plus solennelle, celui d’exprimer mon choix quant à celui ou celle qui ira me représenter à l’assemblée nationale… Je m’en souviens comme si c’était arrivé aujourd’hui, je suis là derrière l’isoloir, je place mon bulletin de vote sur la table, je prends le petit crayon à mine qui s’y trouve et je fige… soudainement frappé par la futilité absolue du geste de donner un vote de plus à un candidat dont je sais très bien qu’il en aura plus que nécessaire et dont le parti est assuré d’un autre tour au pouvoir. Ça ne dure evidemment que quelques secondes, mais pour moi, sur le coup, ça semble une éternité… une éternité pendant laquelle au lieu de simplement mettre mon “x” à-côté du nom de “mon” candidat, je me trouve plutôt aux prises avec une réflexion qui ressemble à ce qui suit:
L’opposition à l’accord du Lac Meech commence à s’organiser au Canada-anglais depuis la sortie de Trudeau et elle se fait sur une base fédéraliste idéologique. Le parti que j’appuie est une coalition entre nationalistes fédéraliste qui tiennent à ce que le Québec puisse se développer librement à l’intérieur du Canada et des fédéralistes idéologiques qui sont satisfaits du document de ‘82. Il ne faudrait pas que mon parti ait tellement confiance dans ses chances électorales qu’il se mettent à plier devant les fédéralistes endurcis et les mécontents du R.O.C… Mieux vaut une victoire serrée, avec les souverainistes aux trousses, de façon à garder la pression sur la défense de l’accord et des intérêts du Québec. Et puisqu’il n’y a aucune chance que le péquiste gagne…
Et sur ce, je place mon “x” à coté du nom du candidat du PQ.
Mon premier vote fut donc un “vote stratégique”.
Et j’avais raison, ce n’est pas comme si M. Tremblay avait besoin de moi pour conserver son siège. (Mais imaginez si 3 000 personnes de plus avaient pensé comme moi)
Outremont
Candidats et
appartenance politique |
Nombre de
bulletins valides |
Pourcentage de
bulletins valides (%) |
Majorité |
| Tremblay, Gerald (P.L.Q.) |
11 774 |
49,90 |
2 964 |
| Langevin, Marc (P.Q.) |
8 810 |
37,34 |
|
| Bélanger, Mario (P.V.Q.) |
1 893 |
8,02 |
|
| Loranger, Jean-Guy (N.P.D.Q.) |
649 |
2,75 |
|
| Simard, Christian (P.I.) |
168 |
0,71 |
|
| Chalifoux, Benoit (P.R.C.Q.) |
136 |
0,58 |
|
| Dasylva, Claire (P.C.Q.) |
64 |
0,27 |
|
| Filion, Yves (P.T.Q.) |
52 |
0,22 |
|
| Rosner, Abe (P.M.L.Q.) |
48 |
0,20 |
|
Nombre total de bulletins valides : 23 594 (97,78 %)
Nombre total de bulletins rejetés : 536 (2,22 %)
Vote exercé : 24 130
Nombre total d’électeurs inscrits : 31 626
Taux de participation : 76,30 % |
C’est ainsi que commence une longue tradition pour moi de traiter mon vote de façon plutôt cavalière lorsque je suis dans une “forteresse”.
Quant au résultats, Parizeau ne prend pas le pouvoir, mais il gagne son pari: Le PQ amélore considérablement son score par rapport à la raclée historique de ‘84 et dorénavant, il n’y a plus de doute, les souverainistes sont de retour en force. À noter aussi, l’apparition des “angryphones” en réaction à la loi 178, quatre candidats du Equality Party sont élus dans les comtés les plus anglophones de Montréal. Mais l’ironie de l’élection (et c’en est toute une) est que les deux chefs des grands partis sont battus dans leurs circonscriptions respectives… de pauvres backbenchers devront démissionner afin que les chefs puissent siéger à l’assemblée.
Et bien que rien de tout cela ne s’annonçait dans la campagne (ou si peu), sur le plan des batailles politiques, les prochaines années feront fortement contraste au calme relatif et aux accomplissements des quatre ou cinq années précédentes: La crise d’Oka. La défiance trudeauiste de Clyde Wells. L’affront de Sault-Ste-Marie. La mort de Meech. La naissance du Bloc Québécois. Les appuis à la souveraineté qui frôlent les 70%. Le rapport Allaire. La commission Bélanger-Campeau. Le départ fracassant de Mario Dumont et des jeunes libéraux. L’échec de la politique de la “chaise vide”. Le referendum de Charlottetown. La naissance de l’ADQ. La lutte à l’inflation menant à la crise des taux d’intérêts élevés menant à la crise des déficits et à la récession économique. L’effondrement des conservateurs… puis du PLQ.
C’est dans un contexte bien différent que je placerai mon prochain “x”
…
À suivre.
Signé Alain B.