2008/08/17

C’est pas moi, c’est l’autre

Saint Jean Baptiste assis, de Léonard de Vinci
Saint Jean Baptiste assis, Léonard de Vinci.

C’est toujours comme ça, on dirait. Lorsque confrontés à une telle calamité de gestes humains, le premier réflexe semble d’abord être de faire un examen de conscience… ou plutôt, de s’assurer que l’on a bien la conscience tranquille. On se dit d’abord (ou on cherche désespérément à se convaincre) que nous et les nôtres n’avons rien à nous reprocher dans toute cette histoire. Nous n’y sommes pas impliqués, nous n’y étions pas, après tout…

Une fois ce fait rassurant établi dans notre esprit, on procède à essayer de comprendre. On se dit alors que pour qu’une situation dégénère aussi tragiquement, il doit y avoir un sérieux problème en quelque part… et puisque nous venons d’établir que “nous” n’avons rien à y voir, le problème est nécessairement ailleurs, chez un “autre”…

Et voilà que tout le monde y va de sa meilleure analyse de ce qui ne va pas avec l’autre et de ce qui devrait être fait pour régler le problème de l’autre et/ou de s’assurer que l’autre ne puisse plus recommencer. Ou plutôt, chacun, dans un élan d’auto-défense, pose la mire sur son bouc émissaire préféré… et tire.

Et que de vulgaires énormités entendons-nous alors…

Alors pour certains, “l’autre” devient “Les bums des rues et des parcs” ou plus précisément:

des petits bums qui parce qu’ils sont issus des minorités visibles se croient à l’abri des lois.

Et on s’assure d’exposer notre conscience tranquille et d’en faire entièrement l’affaire des “autres”… de ces “communautés ethniques” dont ces jeunes sont issus en suggérant qu’on se sent potentiellement “devenir raciste” envers ces communautés entières [même si "ça ne dure pas longtemps, quelques jours au plus"] lorsque confronté à de tels événements.

On suggère que tout ceci n’est que surenchère qui ne se serait pas produite si un certain agencement de couleur était différent.

Alors que pourtant, l’histoire révèle assez clairement que:

Les casseurs n’étaient pas les seuls à en vouloir au SPVM. Des centaines de voisins, femmes, vieillards, enfants, ont voulu manifester leur colère.

Mais qu’importe, on a identifié l’autre: ces bums criminels qui infestent les rues et les parcs, on peut dormir en paix en se disant qu’à part “eux”, tout va plutôt bien dans la nation dont on veut faire un pays. Il s’agit simplement de laisser les forces de l’ordre faire leur boulot.

Il y en a d’autres qui ont identifié l’autre depuis longtemps: Ces communautés venues d’ailleurs que l’on laisse rentrer trop vite et trop facilement et que l’on intègre pas efficacement dans le “corps social”.

Pour ceux-là, cette histoire n’est qu’un symptôme d’un “problème” qu’ils ont déjà identifiés dans leur propre société et n’oblige donc aucun examen de conscience au-delà de celui qu’ils ont déjà fait. Pour eux, le problème viendrait du fait même qu’il existe un “autre” parmi “nous”. On dit alors que nous sommes trop accommodants avec l’autre… au point de nous effacer nous même dans la place que l’on donne à l’autre, que l’on ne se tient pas debout, que nos dirigeants n’ont pas de couilles… etc. Que la solution tient simplement à mieux “intégrer” l’autre de façon à ce qu’il soit plus comme nous. Pour eux, en somme, il faudrait qu’il n’y ait plus “d’autre” du tout.

On suggère alors que tout ceci pourrait se régler en expulsant le pire de l’autre, sa “racaille”, pour ne garder que le meilleur, tout en s’assurant de mieux l’intégrer parmi nous… à coups d’informations sur nos “us et coutumes” et sur les “attentes” de notre société à droite ou encore à coups de “mesures sociales permettant de mieux intégrer les immigrants” [Brrr! De cette source, je ne veux même pas m'imaginer ce que cela signifie pour lui.] à gauche. Sous-entendu dans cette suggestion est l’idée qu’une fois qu’il n’y aura plus d’autre, notre société sera alors à l’abri de tels phénomènes… car ce genre de choses ne se produit pas chez “nous”.

Alors que pourtant…

Mais qu’importe, on peut dormir tranquille en se disant que tout va bien dans ce “nous” idéalisé que l’on veut indépendant dans de frontières plus étanches afin qu’il puisse enfin se manifester. Il s’agit simplement “qu’on se tienne bebout”.

Et à l’autre extrème du paysage, ce que l’on entend est guerre mieux.

De ce coté on veut nous faire croire que “nous” sommes les victimes dans cet incident car ce sont “eux”, “cette bande d’imbéciles dangereux” de policiers pourris qui ont gratuitement abattu “(une fois de plus) un des nôtres en toute impunité“. Et que la colère et la violence qui a explosé la semaine dernière serait la nôtre et donc complètement justifiée.

Ici aussi on présume entièrement que les problèmes de misère et de criminalité qui forment la toile de fond toute cette histoire sont l’affaire d’un autre… d’une supposé force policière brutale qui abuse de son autorité pour maintenir en place un supposé régime corrompu dont il serait supposément dans l’intérêt de maintenir toute cette misère en place. Dans cette optique, les jeunes qui font le choix d’opter pour un mode de vie de crime, de violence et de cruauté, le font alors en toute justification.

On peut alors dormir tranquille en se disant à quel point tout ceci démontre qu’on a raison et en espérant que ce n’est que le début d’un mouvement qui “nous” permettra enfin de se libérer du joug de “ceux-là” qui nous oppriment.

Eh bien, pas moi. Je refuse de jouer à ce jeu.

Je refuse de présumer, comme le font plusieurs, des faits, circonstances et justifications entourant la mort du jeune Freddy Alberto Villanueva, qu’il s’agisse d’un policier à la gâchette trop facile… ou trop nerveux… ou saisi de panique… ou d’un jeune qui se croyait plus fort que la police parce que trop con… ou trop nerveux… ou saisi de panique… je doute que même une enquête qui nous révélera plusieurs faits ne nous révèle quoi que ce soit du fond de l’histoire.

Je refuse de faire de la situation pourrie qui perdure à Montréal-Nord l’affaire d’une seule communauté. Je refuse de dissocier ma propre société des dynamiques qui alimentent de telles situations. Je refuse aussi de croire que nos policiers sont autres choses que de jeunes professionnels faisant de leur mieux pour atténuer une situation qui leur échappe de plus en plus avec les outils (très insuffisants et inadéquats) qui leurs sont fourni par ma société.

Pour moi, (surtout en tant que montréalais) ce qui me trouble le plus dans tout ça ne s’exprime pas en terme de “nous” et de “eux autres”, ça ne s’exprime qu’en terme de “nous” et se résume dans l’information suivante, rapporté par des journalistes qui y étaient: “Les casseurs n’étaient pas les seuls à en vouloir au SPVM. Des centaines de voisins, femmes, vieillards, enfants, ont voulu manifester leur colère.”

Ce que cela révèle pour moi est que le lien de confiance entre nos forces de l’ordre et une part de nos concitoyens est brisé. Les honnêtes citoyens de Montréal-Nord n’ont pas confiance que la police travaille dans leur intérêt.

Et ça, c’est grave. Le principe fondamental pour qu’une société démocratique de droit puisse exister est que le monopole de la violence légitime soit tenu par les représentants du peuple. Lorsque le peuple ne se sent plus représenté, ce monopole de la violence cesse d’être légitime… et on tombe dans le chaos et la loi du plus fort.  Que cela se soit produit avec une portion significative de nos concitoyens dans un cartier donné devrait tous nous interpeller et en appeler à un examen général de toutes parts.

Autant de la part d’un service de police qui est incapable de “s’intégrer” à la communauté qu’il doit servir et protéger que de la part d’une communauté qui a perdu le contrôle de ses jeunes et les a laissé dériver vers la déliquence et le crime que de la part d’une société qui, souvent inconsciemment, mais pas toujours, ferme les portes de l’opportunité à ses jeunes pour cause d’aliénation ethnique que de la part d’un système d’éducation qui se dit public et égalitaire mais dont les fonds sont dirigés vers les cartiers peuplés d’avocats et autres “gens éduqués” qui savent l’utiliser pour obtenir ce qu’ils veulent en laissant les cartiers pauvres (et immigrants) qui en ont le plus besoin sans ressources. [Un jour ce blogue ce penchera plus en détail là-dessus, c'est scandaleux.]

Je n’ai pas de formule facile pour expliquer ce qui s’est passé à Montréal-Nord la semaine dernière. Ni même le début d’une prescription quant à ce qui doit être fait, à court et à long terme, pour remédier à cette situation.

Sauf pour dire que je crois que si on veut trouver des situations analogues auxquelles se comparer il y a bien davantage de situations qui ressemblent à la nôtre dans d’autres métropoles d’Amérique du Nord que ce qui se passe en Europe. Il y a aussi beaucoup à y étudier en termes de solutions. Mais surtout, je crois que tout le monde devrait s’arrêter, prendre acte de la gravité de la situation, cesser de pointer l’autre du doigt et comprendre que nous sommes tous concernés.

Pour ma part, je suis loin d’y en jeter entièrement le blâme, mais je suis conscient du rôle que joue ma société à entretenir la situation qui persiste à Montréal-Nord… et de mon confort dans cette société… et, dans ce confort, de mon apathie personnelle à la misère des autres…

Et je ne dors pas tranquille.

Et vous?
Oui, vous!



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