2008/02/27

La droite perd son plus grand intellectuel

Il y a des choses plus importantes que les invectives blogosphérique, j’y reviendrai.

William F. Buckley Jr.William F. Buckley Jr. est mort aujourd’hui. C’est peut-être pour certains lecteurs une raison de le maudire et célébrer son passage vers l’au-delà, mais il n’y aurait pas de mouvement conservateur américain qui se tienne aujourd’hui sans cet homme. Il est l’intellectuel qui a allumé la mèche qui a éventuellement permi au mouvement conservateur de se débarrasser de ces aspects les plus inquiétant (racisme, xénophobie, isolement) et d’atteindre ses lettres de noblesse dans l’académie. Il a rigoureusement tissé la toile idéologique qui a permi au morceaux disparates de ce mouvement (conservateurs sociaux, anticommunistes, libertariens, etc) de devenir la force redoutable que nous avons connu ces quarantes dernières années.

En 1955 il fonda le magazine conservateur National Review, qui demeure encore aujourd’hui, dans sa forme électronique National Review Online, la tête de proue du mouvement. Cette revue devint le laboratoire où il a réuni les différents morceaux du mouvement pour lentement les unir entre eux. Reagan a souvent dit que sans Buckley il n’y aurait pas eu de Reagan.

M. Buckley, par contre, ne s’est jamais figé comme le mouvement qu’il a créé. Il n’a jamais cessé de pousser la réflexion. Ces dernier temps, il était plutôt “off the reservation” du point de vue de ces collègues et émules. Il a déclaré que la guerre d’Irak était perdue dès 2004, il écrivait des papiers où il tentait d’élaborer les arguments conservateurs en faveur de la légalisation de la marijuana et du marriage gay… et toutes sortes d’autres sujets qui sont aujourd’hui tabou pour l’orthodoxie conservatrice à laquelle il a donné naissance.

Ces dernières années, il continuait d’écrire tout ce qui lui chantait pour la revue qu’il a fondé, mais à titre d’editor “at large” et n’avait plus aucune influence sur la ligne éditoriale… vers la fin, cela faisait souvent de lui la seule voix discordante dans un concert d’unanimité qui faisait peur. Il faisait aussi souvent la remarque que la droite était devenue intellectuellement paresseuse, abrutie et trop confortable au pouvoir et qu’elle était dûe pour une bonne traversée du désert afin de se renouveller

Je vous laisse sur un extrait de débat entre lui et Noam Chomskey (en 1969) que Sullivan m’a fait découvrir il y a quelques année. Observez à quel point ces deux hommes se détestent… la tension est vive… mais le débat demeure d’une civilité exemplaire… (Buckley est un maître dans l’art) Une façon de débattre qui appartient à une autre époque et qui, hélas, semble avoir été oubliée de nos jours.

La seconde moitié du débat est ici.

Ce serait bien que les débats blogosphérique puisse avoir cette teneur, non?

Ajouts:
Une de ses dernières prestations à l’émission de Charlie Rose
Entrevue avec Chris Matthews
L’éloge de Sullivan
Concert d’éloges

Re-ajouts:
La mention de l’Antagoniste.
L’éloge de Chris Mathews (avec Peggy Noonan) :


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5 commentaires sur “La droite perd son plus grand intellectuel”


  1. Arnolds S. dit:

    Salut Alain,

    En lisant tes lignes sur Buckley: “Il est l’intellectuel qui a allumé la mèche qui a éventuellement permis au mouvement conservateur de se débarrasser de ces aspects les plus inquiétant (racisme, xénophobie, isolement) et d’atteindre ses lettres de noblesse dans l’académie

    …et après avoir écouté sur les ondes de la SRC l’écrivain V.-L. Beaulieu traiter le fils Richler de bâtard, lu le blogueur LOUIS traiter le “Angry French Guy” de traître à la nation parce qu’il écrit en anglais et constater la pitoyable paranoïa anti-anglaise de l’OQLF dans l’affaire du pub irlandais , je me suis passé la réflexion que le mouvement souverainiste québécois est aussi, actuellement, frappé des mêmes tares (racisme, xénophobie, isolement) que le mouvement conserevateur des années 50.

    Dans le paysage intellectuel et politique québécois, le PIPQ, je ne vois pas qui, en te paraphrasant, pourrait jouer ce rôle d’”allumeur de mèche qui permettra éventuellement au mouvement souverainiste de se débarrasser de ces tares les plus inquiétantes (racisme, xénophobie, isolement) et d’atteindre ses lettres de noblesse dans l’académie”.

    Il y aurait un rôle historique à jouer au Québec, analogue à celui de Buckley, pour une jeune intellectuel brillant et articulé.

    Quant à Buckley, nous n’avons personne de son calibre au Québec évidemment et je ne veux pas minimiser son oeuvre, mais ce qui a véritablement relancé la droite libérale ou conservatrice, ce sont les grands économistes autrichiens (Von Mises, Hayek, Schumpeter et plusieurs autres) et américains (Friedman, Rothbard, Samuelson, etc.) qui ont donné une armature théorique et conceptuelle profonde et solide au libéralisme et au capitalisme et qui ont, heureusement selon moi ;) , complètement disqualifié le marxisme comme idéologie économique et politique.

    Les oeuvres de ces génies authentiques commencent à peine à être connues au Québec. Nous avons tout un rattrapage sociétal et intellectuel à faire. Enfin… Il faut voir l’évolution d’une société sur une échelle de plusieurs siècles, dans une perspective quasi-géologique…


    Si tu aimes les joutes intellectuelles de haut niveau, le débat entre Foucault et Chomsky sur l’anarcho-syndicalisme comme modèle d’organisation sociale pour nos sociétés post-modernes est pas mal non plus!
    http://ca.youtube.com/watch?v=hbUYsQR3Mes


  2. Alain B. dit:

    Merci Arnold.

    Votre commentaire fait acte baume pendant que je gère ce conflit puéril que Louis a fait éclaté et qui malgré l’amusement que je feint ici, me déplait profondément.

    Je dois dire que sauf (comme d’habitude) le profond pessimisme qui en ressort, je partage engtièrement votre analyse cette fois-ci. Je partage votre constat concernant le parallèle entre le mouvement souveraniste d’aujourd’hui et le mouvement conservateur des année 50.

    Et j’avoue que je suis moi aussi sidéré à chaque fois que je sort de la sphère internationale pour me pencher sur ce qui se passe ici de constater la pauvreté du paysage intellectuel et le peu de pénétration des idées et courants qui se développent sur la reste de la planète. Comme vous dîtes: “Les oeuvres de ces génies authentiques commencent à peine à être connues au Québec”

    J’ajouterais bien faiblement: Au moins on commence.

    Vous avez bien raison de dire que le véritable élan de la droite vient des philosophes et penseurs que vous metionnez. L’oeuvre de Buckley s’est construite sur leurs épaules.

    “Il y aurait un rôle historique à jouer au Québec, analogue à celui de Buckley, pour une jeune intellectuel brillant et articulé.”

    Ça serait plus facile si on arrivait à se débarrasser du mépris inhérant qu’a notre société envers ses intellectuels.

    En terminant. Merci beaucoup pour le lien Foucault-Chomskey… C’est exactement le genre de truc qui me stimule.

    Je m’apprète à me taper la seconde moitié.


  3. Yvan St-Pierre dit:

    Ce n’était peut-être pas le plus grand intellectuel de la droite conservatrice, mais c’était certainement son plus brillant ambassadeur. Je vais trahir mon âge, mais malgré mes opinions presque toujours aux antipodes des siennes, je me suis littéralement délecté de “Firing line” pendant mes années de jeunesse.

    La comparaison qui me vient à l’esprit, en français, d’un tel alliage de passion et de rigueur intellectuelle, c’est Henri Guillemin, qui pouvait vous hypnotiser complètement lorsqu’il vous expliquait les paradoxes de la religion rationnelle des Lumières et de idées de Jean-Jacques Rousseau. Mais bon, il ne jouait pas de saxophone et il n’avait qu’un tas de livres pour décor.

    “Firing line” aussi, c’était qu’un show de chaises, sans aucun “stupid human trick”. J’ai hâte que ça revienne à la mode… bon sang, ça me prend une bonne douche froide pour revenir sur terre là.

    En passant d’ailleurs, Alain, je ne veux vraiment pas me mêler de ce qui me regarde pas, mais on m’a toujours dit qu’on apprenait mieux à jouer aux échecs lorsqu’on joue avec de meilleurs joueurs que nous, que lorsqu’on perd son temps à en battre de moins bons. Je ne suis plus souverainiste, remarque, alors je n’ai pas grand’chose à en dire sur le fond, mais je pense que tu vaux pas mal mieux que la prise de bec qui semble t’animer ces temps-ci.

    Carpe diem.


  4. Le conservatisme de Buckley - Le Petit Émerillon dit:

    [...] Plus de détail sur Buckley ici. [...]


  5. Alain B. dit:

    Yvan,

    Merci beaucoup pour les sages paroles de ton dernier paragraphe. Cette maxime concernant le jeu d’échec demeure à la surface de mon esprit et fait son chemin lentement à plusieurs niveaux… il y a de ces paroles parfois qui tombe à point.

    Pour ce qui est des “show de chaises”… des gens comme Robert Wright n’ont pas attendu. À l’ère de la blogosphère le meilleur “show de chaises” en ville est chez Bloggingheads.tv! Les meilleurs du monde de l’académie du journalisme et des think tank discutent et débatent… à une “émission” par jour, la qualité varie, mais le plancher est très haut.

    Un exemple récent:
    http://www.bloggingheads.tv/diavlogs/9048

    Un autre bon:
    http://www.bloggingheads.tv/diavlogs/8261

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