2007/10/11 16:02

Le dûr chemin de la marginalité.

Ce billet est une réponse à un billet de mon ami Renart Léveillé qui fait écho à certaines choses que j’ai dites ici et m’a beaucoup donné à réfléchir. [Merci Renart.]

Je crois pouvoir dégager deux axes de réflexion bien distincts qui m’interpellent dans son billet le premier étant lorsqu’il demande: « quelle est la différence entre un homme-sandwich qui publicise un produit de consommation et quelqu’un qui affiche sa religion par un vêtement symbolique? » Mais je sens qu’au fond, nous ne sommes pas si loin l’un de l’autre là-dessus et qu’il a bien compris l’idée (outre la question ci-dessus) que j’essayais d’exprimer lorsqu’il dit: « Je me demande bien quel serait le résultat d’un sondage sur la question des hommes aux cheveux longs… » [En effet, mon ami, il n'y a pas si longtemps, j'aurai ri à l'idée... mais vraiment, aujourd'hui... si la question avait été posé au même échantillon, lors du même sondage, dans le contexte actuel?... Je ne sais plus... et je crains que nous serions surpris] Mais bien que la question en soi, celle de comparer le signe religieux arboré sur sa personne à l’homme-sandwich qui publicise un produit de consommation m’interpelle, je la mettrai de coté pour m’adresser à ce que je crois être le vif du sujet.

Renart prends à parti un passage particulier de mon billet où je trace un paralèlle équivalent entre « l’Hassidique » et « le Marginal. » et, en effet, moi d’ajouter plutôt gratuitement pour ce second archétype: « gauchistes … qui rejettent le système marchand qui … leur permet d’exister. » et que j’associe tour à tour à la simplicité volontaire, au freeganisme, etc…

Il me reproche alors de:

…mélanger les choses. Je crois surtout qu’il faut éviter de diaboliser la gauche en la vidant de tout son sens pratique. Donc, je ne crois pas que la simplicité volontaire est un chemin direct vers l’assistance sociale et pire, l’itinérance. Aussi, je ne crois pas que le rejet du système marchand s’accompagne obligatoirement d’une volonté de scission avec la société pour ceux qui la rejettent. Et je ne peux pas m’empêcher de dire que ce propos me fait joyeusement penser à ceux qui pensent que de prendre une bouffée de marijuana mène automatiquement au crack…

[Ha ha! Bien dit! ...Euh, mais c'est de moi qu'il parle, là. Ouch! Non, je ne veux pas être associé à ceux-là. :))]

Maître Renart, a du visou. Et il vise juste.

Et il a un peu raison de dire que je mélange les choses. Mais juste un peu.

Avant de continuer, je tiens à dire que je regrette entièrement l’inclusion du concept de simplicité volontaire dans ma caricature du cas type de marginalité idéaliste que je met, en effet, sur un pied d’égalité avec celle du Juif ultra-orthodoxe. Et surtout de l’association qui en résulte avec l’image du marginal qui me demande mon aide lorsque ses idéaux ne suffisent plus à la tâche.

La simplicité volontaire est une approche que je trouve tout-à-fait raisonnable, saine et désirable face à un monde où la logique marchande prends de plus en plus, dans nos vies, une place qui devrait être réservée à la spiritualité et à la métaphysique (et à l’art libre aussi) et je n’aurais pas dû la mettre sur le même pied que les autres idéologies et pratiques plus extrêmes que je citais. Je cherchais un concept plus francophone pour compenser le fait que je ne trouvais pas de termes Français pour le freeganism et le dumpster diving.

Mon billet était quand-même écrit sous l’effet de la colère et de l’amertume et j’avoue que j’y suis allé à (très) gros traits dans mes descriptions et analogies. Et un peu maladroitement peut-être… car mon intention n’était pas du tout d’intimer « que la simplicité volontaire [ou même les autres pratiques que j'ai citées sont] un chemin direct vers l’assistance sociale et pire, l’itinérance. » (Je vois bien, en me relisant, que c’est plutôt ce que j’ai fait. Mais là n’était pas mon intention) Au contraire, je crois absolument qu’il est (et qu’il doit être) possible de vivre pleinement selon ces approches, idéologies et modes de vie si on le choisit.

Je dis seulement que c’est difficile. Et que la société ambiante n’a pas à s’en accommoder tant et aussi longtemps que le principe ne commence à faire consensus au sein d’une pluralité suffisante.

Je connais des gens qui font des choix semblables …et réussissent. Ils ont mon respect et surtout mon admiration, d’abord parce que je me sais moi-même incapable de vivre de tels choix, au quotidien, avec une telle rigueur et une telle discipline, mais surtout parce que leur démarche n’implique pas d’exiger ou de revendiquer que « la Société » at large adopte leurs pratiques (mêmes s’ils le souhaitent) ou même qu’elle s’en accommode. Eux, sont tellement convaincus d’avoir pris le bon chemin, qu’ils le vivent simplement, quotidiennement, difficilement, en subsistant tant bien que mal presqu’exclusivement de leur petite économie communautaire parallèle… se disant que de toute façon, bientôt, tout le monde vivra comme eux. Ce qui ne les empêche pas de vanter leur mode de vie à quiconque veut l’entendre… faisant petit à petit de nouveaux adeptes. Et provoquant chez moi, (et ceux comme moi) même si je trouve qu’ils y vont quand-même un peu fort, de sérieuses remises en questions de mes propres pratiques dans mon propre quotidien d’homme qui a fait le choix de jouer le jeu de l’insidieuse société de consommation.

Le cas du Juif orthodoxe est pour moi, identique au précédant de la façon suivante: Bien que ce qu’il tient à vivre au quotidien ne m’emballe pas du tout. Lui aussi, ainsi que son épouse, j’insiste, [certaines diront qu'en tant qu'homme je n'a pas le droit d'insister là-dessus, ont-elles raison?] sont convaincus d’être dans le droit chemin. Eux aussi font des choix difficiles pour pouvoir vivre simplement, quotidiennement, une quête spirituelle centenaire qui est centrale à leur identité. [Je sais que ce n'est pas évident pour nous de le concevoir ainsi, je partage cette difficulté, mais c'est bien de quoi il s'agit.] Et eux non-plus n’exige pas de la société at large qu’elle adopte leurs pratiques. Même si eux aussi souhaiterait qu’on se calme un peu avec notre poursuite effrenné cette société de consommation qui nous mène à notre perte (morale et spirituelle de leur point de vue.) Et je me dois de respecter cela puisque, même si je trouve qu’ils y vont un peu fort, je revendique moi-même le droit de poursuivre ma propre quête spirituelle, dans mon quotidien sans que qui que se soit s’en mêle si je n’en ai pas envie.

Un et l’autre ont choisis, parce qu’ils rejettent des pans entiers de l’ensemble des « valeurs et institutions qui inspirent l’adhésion du plus grand nombre, » de vivre en marge de la société. L’un inspire mon respect car j’admire les valeurs au nom duquel il agit, l’autre obtient ma tolérance, vu les sérieux problèmes que j’ai avec la misogynie et l’insularité de sa spiritualité. Mais que j’aime ou j’aime pas, je me dois de défendre sauvagement l’espace de sécurité et de liberté qui leur permet de vivre ainsi car je le revendique pour moi-même. Je revendique le droit de vivre pleinement, selon mes convictions à moi, même si elles ne cadrent pas entièrement avec celles de la majorité. (Dans l’harmonie et le respect d’autrui, évidemment) Il me semble que là-dessus, mes amis « gauchistes » et moi pouvons nous entendre, non? Ne revendiquent-ils tous pas à leur façon en tant qu’individus, tout comme moi, le droit de ne pas marcher dans le même sens que la masse?

Mais l’autre chose que j’essayais d’exprimer dans ce paragraphe c’est ce qui ce passe lorsque les groupes et les individus qui font le choix de la marginalité commencent à exiger que la société s’accommodent de leurs modes de vie plutôt que le contraire. Ainsi que la nature du sentiment individuel (que je ressens comme tout le monde) qui sous-tend ce « refus global » de les accommoder. Je voulais démontrer que moi aussi, je comprends que « le sens des accommodements est un gouffre sans fond. » Mais ma cible, avec mon exemple caricatural du « militant de gauche freeganistique » ne visait pas tant le militant politique réfléchie d’une gauche responsable que je crois indispensable à l’évolution d’une société équilibrée que ceux, et il y en a plusieurs, tout militant de gauche le moindrement peu honnête vous le dira (en privé du moins, après quelques verres dans l’nez) qui scandent tous les slogans par besoin de sentiment d’appartenance sans vraiment avoir réfléchi aux implications réelles de ce qu’ils prônent et encore moins, à l’instar du premier groupe que j’ai mentionné, d’en vivre les conséquences.

Je ne me fais toutefois pas d’illusions, la droite militante possède son lot de ces individus. Je ne suis pas de ceux qui croient que c’est un phénomène uniquement de gauche. J’ai choisi, ici, l’exemple de la gauche parce que, n’en déplaise à Renart, la vaste majorité des individus de notre société sont (encore) incapables de se départir (en partie avec bonne raison) de la croyance que l’abandon de notre système de croissance actuel serait un désastre terrible et planétaire qui mènerait à la plus grande misère pour le plus grand nombre. Et pour eux, comme pour une partie de moi, ce que certains militants de gauche prônent nous semblent aussi farfelu que l’idée que Dieu a ordonné aux hommes de ne pas se raser et aux femmes de marcher derrière.

Dernière note avant de complètement passer pour un droitiste enragé:

C’est vrai que je suis de ceux qui croient (pour moi il s’agit d’une réalité) que la sécurité, la liberté, l’extraordinaire privilège (par rapport à mes ancêtres) que j’ai à m’exprimer ainsi (et d’être lu) dépendent tous intimement du « succès » de notre système de croissance actuel. Et que son abandon imprudent serait désastreux.

Mais je suis loin d’être insensible à l’autre coté de l’argument évoqué dans la note pessimiste sur laquelle Renart termine son billet: « je ne crois pas que notre bonne Terre va s’accommoder très longtemps de nous… » Je reconnais entièrement que ce que je nomme le « succès » de ce système est aussi en train de nous mener droit vers un terrible désastre planétaire. Voyant de terribles désastres de chaque coté qui doivent être navigués avec finesse et sobriété si nous espérons nous en sortir, je n’ai aucune patience avec ceux de ma mouvance qui nient le désastre écologique à venir et que sa cause est justement le système (et son rythme) que nous prônons tous. Mais j’ai aussi beaucoup de difficulté avec ceux qui, au nom de l’urgence du désastre écologique qu’ils voient clairement poindre, refusent de comprendre qu’une transition hors de notre système de croissance se fait vraiment à grand risque et péril et ne peut être implanté que très, très, très, et j’insiste, très prudemment, sans quoi nous risquons aussi un grand désastre à l’échelle planétaire qui en plus de plonger l’humanité dans la misère, risque de nous enlever les moyens d’agir pour contrer le premier désastre dont la mécanique infernale est déjà enclenchée! Ceux là de chaque coté, pour moi, n’ont pas de solution réelle à apporter.

Mais à ceux qui comme moi, reconnaissent le double tranchant de l’épée de Damoclès qui frôle nos cheveux, à ceux là, quelle que soit leur mouvance d’origine, je dis: Mes amis, mettons nous au travail, l’heure est grave et il faut nous pencher sur les solutions.


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7 commentaires sur “Le dûr chemin de la marginalité.”


  1. Renart L'éveillé dit:

    Merci pour cette réponse très complète. Et en plus, elle me satisfait, car, bien que tu sembles t’asseoir entre deux chaises par ton refus de choisir une position claire, ton constat indique qu’il faut trouver des solutions et je te suis à cent mille à l’heure!

    La solution que je trouve la meilleure est de tranquillement, et tranquillement n’est pas un choix, les habitudes sont longues à changer, donc tranquillement ralentir notre train de vie. Et de toute façon, je crois que ce sera la prochaine grande campagne internationale, quand il sera clair pour tous que les ressources non renouvelables viendront à manquer dans un avenir de plus en plus proche, avec la montée de la Chine et de l’Inde.

    Personnellement, d’essayer le plus possible de moins consommer est la seule façon de faire ma part. Peut-être aussi de diffuser cette idée.

    L’argent est un outil, l’économie tout autant, ce sont des vues de l’esprit : il faut qu’ils nous servent et non le contraire.


  2. Sgt Scott dit:

    Merci pour ces textes intelligents. Ça fait vraiment plaisir de vous lire.
    Ensuite, je tiens à dire que je suis totalement en accord avec la dernière phrase de Renart: “L’argent est un outil, l’économie tout autant, ce sont des vues de l’esprit : il faut qu’ils nous servent et non le contraire.”


  3. Alain B. dit:

    Renart:
    C’est fou comme en bout de ligne, on se rejoint. Car je crois moi aussi que la solution passe d’abord et avant tout par un changement des mentalités et des habitudes de chaque individus. Une transformation des consciences est nécéssaire. Mon hic à moi est que je suis très très méfiant, surtout lorsqu’il s’agit des mentalités, des solutions imposées. Le mot magique pour moi dans simplicité volontaire est: volontaire. Je crains (non sans raison) les effets, sur le tissu social entre autre, d’une simplicité mandatée.

    Je crains surtout que l’évolution naturelle et saine des mentalités prenne trop de temps et que les solutions mandatées deviennent nécéssaire.

    Ce qui m’interresse donc, c’est comment maximiser le rythme de transformation des habitudes de vie (de la façon la plus volontaire possible) de façon à ce que « ralentissement de notre train de vie » se répercute dans le système écomnomique de croissance et en ralentisse le rythme de façon naturelle.

    Car, et ici j’en profite pour saluer Sgt Scott pour le remercier de son compliment et m’adresser aux deux, voici où nous continuons à avoir une différence d’opinion.

    L’argent n’est pas un outil… autre que comme unité de mesure de la valeur réelle (et potentielle depuis que notre système se base sur le crédit) collective. J’accorde à Renart, par contre qu’outre nos besoins de survie, le concept de valeur n’est « qu’une vue de l’esprit. » Aujourd’hui, l’énergie créative à de la valeur. Beaucoup à droite le comprenne, c’est pourquoi ils sont si bon à transformer leur énergie créatrive en « argent pur. » Et pourquoi ils réagissent lorsque des gens, souvent à gauche ont tendence à traiter l’argent comme une invention… une espèce chose externe à nous qu’il ne s’agit que de « mettre au service du plus grand nombre. » L’argent n’est pas un outil, l’énergie créative est un outil. L’argent n’est qu’une façon de la mesurer.

    L’économie non plus, n’est pas un outil… mais là, je crois que je continurai dans un billet. …peut-être.

    [Maudite m... j'suis juste pas capable de faire court!]


  4. Alain B. dit:

    Renart:
    Tu as raison de dire que je suis entre deux chaises, c’est vrai, je l’assume pleinement.

    Mais de là à dire que je refuse de prendre une position claire

    pour ce qui est des positions claires, je ne sais pas… mais entre deux chaises est pour mpoi la seule position à partir de laquelle il est possible de prendre une décision éclairée.

    Entre deux chaises.

    J’aime ça. J’aime vraiment ça.

    Je pense à renommer mon blogue. Sérieusement.


  5. Renart L'éveillé dit:

    « Ce qui m’interresse donc, c’est comment maximiser le rythme de transformation des habitudes de vie (de la façon la plus volontaire possible) de façon à ce que « ralentissement de notre train de vie » se répercute dans le système écomnomique de croissance et en ralentisse le rythme de façon naturelle. »

    Ce que c’est bien dit! Il faudra bien que l’économie se mette à notre mesure, puisqu’à ce moment elle nous impose un mode de vie à sa mesure.

    Pour la question de l’argent-outil, je ne me base que sur son utilité, comme instrument qui permet d’aller au-delà du troc, bien qu’elle soit aussi bien sûr une valeur, je te l’accorde, mais un n’exclut pas l’autre. Mon emphase sur cette notion s’appuie beaucoup plus sur un dénigrement de la symbolique autour de l’argent, en fait.

    Pour ce qui est de ta position, je crois que tu as une position assez centriste, mais que tu penches à gauche. Et ça ne t’empêche aucunement de t’intéresser aux positions de droite. En passant, t’as fait le test du political compass? Je serais bien curieux de voir ton résultat.


  6. Alain B. dit:

    Merci Renart, Je m’apperçois que j’ai oublié un article (le) dans la phrase… mais peut-être que ça l’a rendue plus poétique.

    Et merci aussi d’avoir stimulé ce désir de clarifier mes pensées.

    J’ai fais le test (deux fois de suite) il y a quelque temps (et je “prépare” depuis trop longtemps un billet là-dessus, [soupir] si tu savais le nombre de billet qui ne sont publié que dans ma tête) mais je n’en ai pas gardé d’image. Les deux fois, mon “petit point” était presqu’au milieu de l’axe gauche-droite (une fois légèrement à gauche et l’autre, légèrement à droite) et touchait à la ligne de l’axe authauritaire-libertarien sur laquelle il se trouvait au 3/4 - 2/3 du chemin entre l’extrème libertarien et le centre du graphique. (c.a.d. plus près du centre)

    En fait j’arrive de beaucoup plus près de l’extrème… Pfff… J’étais libertarien radical quand tous ces jeunes blanc-becs étaient encore aux couches. ;)

    Mais je ne crois plus aux utopies, même personnelles.

    C’est ma démarche récente (une plus grande conscience de l’importance et de la fragilité de nos institutions ainsi que la position tragique dans laquelle se retrouvent, de tout temps, ceux qui tente de les diriger), que je qualifierait de cheminement conservateur, qui m’en eloigne.

    Mais, comme j’imagine que tu as déjà compris, je demeure alergique aux instincts authoritaires de toutes les pensées politiques, quelle que soit leur saveur, et donc incapable de franchir la ligne qui me mènerait de ce coté.


  7. L’homme en colère est en colère - Le Petit Émerillon dit:

    [...] Le dûr chemin de la marginalité. [...]

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